samedi 31 octobre 2015

De quoi?

C'est encore confus dans mon esprit. J'ai consulté la presse, écouté la radio, mes collègues de boulot ainsi que moi-même. Il m'arrive en effet de m'écouter. Il m'est parfois nécessaire de formuler pour rassembler divers éléments se trouvant dans différents endroits de mon cerveau afin de structurer une pensée, ce qui me permets de connaître mon opinion à propos de tel ou tel sujet. Donc, après avoir lu et écouté, je me suis dit qu'il fallait arrêter. Il faut se rendre à l'évidence, nous sommes menacés, notre monde est menacé. Quelle est la nature de cette menace? De fait il n'existe pas qu'une seule menace mais des menaces. Des menaces qui nous menacent. Qui menacent notre quotidien, qui menacent notre civilisation, qui menacent notre culture, qui menacent notre couleur, qui menacent notre assiette, qui menacent notre langue, pour tout dire qui menacent notre existence. Quand chaque matin, ouvrant les yeux, je constate que je suis vivant, j'en suis presque étonné. Quand je me trouve installé à la table de la cuisine avec à ma gauche le beurre et la confiture, à ma droite mes tartines et au milieu mon café je sens m'envahir un soulagement et remercie Dieu d'être si prévenant. Quand, au petit matin, marchant sur le trottoir où légères virevoltent les feuilles d'un doux automne, je constate que seul le ciel est voilé, je sens se détendre mon corps et s'affermir ma démarche. Alors, confiant et sourire au lèvres, je poursuis mon chemin quand mon regard est attiré par l'étal de la charcuterie bien achalandé et baignant dans une séraphique lumière sous le regard bienveillant du charcutier qui me salue. De ses deux millénaires de gastronomie, la tête de cochon me contemple. Ainsi, toute cette journée sera jalonnée de tous ces signes, de tous ces riens qui font que notre pays est notre pays et le demeurera. Pourtant, car il y a un pourtant, diffuse je sens se répandre la menace. Derrière les sourires l'on devine l'incertitude baignant dans le doute. J'avoue, j'ai peur. Je vais prendre le temps de réfléchir et d'être à mon écoute pour savoir de quoi j'ai peur et je reviens vers vous pour vous dire quoi. 

lundi 26 octobre 2015

Autre chose (passer à)

Il y a des jours, je me demande. Je me demande ce que je fais là. Là précisément. Dans ce bureau mal chauffé. Je tapote sur des touches et je remplis des cases, plus précisément des cellules. Il en suffit d'une pour que je me sente à l'étroit. Je pourrais être ailleurs, même si je ne sais pas où. Il suffit d'en évoquer la possibilité. Je ne sais pas ce que je fais. Je l'ai déjà oublié. Le dérisoire envahit. Une journée dont il ne reste rien. Une journée faite de riens que je remplis de pas grand chose. Une journée aérophagique. Une journée redondante. Sait-elle seulement que je me suis levé pour elle, rien que pour elle? Une journée qui s'est moquée de moi, qui n'a pas respecté mon désir, mon désir de la remplir, d'en faire une journée pleine, une de ces journées dont on est fier. Comme le dit ma collègue, cette journée s'est foutue de ma gueule. Pour demain matin, faut voir.

dimanche 25 octobre 2015

Il était temps

Le jour se lève et le silence s'endort.

Ratiboisage (suite enfin)

Je me précipitais dans la salle de bain et osais me regarder dans le miroir. Ce que je voyais m'affligeait. J'avais l'impression d'être un autre. J'aurais aimé être un autre. J'avais beau me dire que c'était une question de temps, que d'ici quelques jours je n'y penserais plus, on m'avait pris quelque chose, qui n'avait rien à voir avec les cheveux. Je me confrontais à la perte.
Tout cela pour en venir au bucolique ratiboisage. Dans le jardin, s'était épanoui un noisetier qui faisait écran avec les voisins. D'aucuns le trouvaient envahissant, le noisetier. D'une certaine façon, on pouvait considérer qu'il outrepassait ses droits en passant par dessus le mur du voisin, ce mur qui délimite les territoires respectifs. Donc décision fut prise de le tailler, de le rafraîchir, de le raccourcir. Pour ce faire on requerra les service d'un professionnel sachant avec dextérité manier la tronçonneuse. Pendant de longues minutes, de très longues minutes j'entendis le bruit du massacre. A chaque fois que le silence se faisait, je me disais c'est bon c'est fini. Je ressentais malgré tout l'angoisse d'un retour imminent. Quelques secondes passaient et la tronçonneuse vrombissait derechef. Mais qu'allait-il rester du noisetier, ramasserai-je encore des noisettes? Le ratiboiseur n'avait-il pas un compte à régler avec les noisetiers? Puis et enfin le silence. Ce silence qui précède la vérité. Il ne me restait plus qu'à constater. Ce que je fis et immortalisais.

samedi 24 octobre 2015

Ratiboisage

Quand j'étais petit... Je me demande jusqu'à quel âge on demeure petit. J'entends la réponse "Ce n'est pas une question d'âge". Rien n'est une question d'âge. J'aime ces phrases qui commencent par rien. Ce côté définitif qui contient tout. C'est vrai. Combien de fois, tout en étant grand, me suis-je trouvé petit. Devenir grand a peut-être cela de commun avec l'horizon que l'on ne fait que s'en rapprocher. Ceci dit, je n'ai rien dit et j'arrête là.
J'ai peut-être commencé à devenir grand le jour où, pour la première fois, c'est moi, et non ma mère, sur instruction de mon père, qui ait décidé d'aller chez le coiffeur. Mon père ne supportait pas les cheveux longs. Il faut entendre par cheveux longs, le cheveu qui vient taquiner l'oreille. J'ai toujours soupçonné mon père d'établir une relation entre cheveux longs et virilité. Toujours est-il que j'allais chez le merlan accompagné de ma mère. Comme un extrait d'"Un jour sans fin" le coiffeur à chaque fois demandait on le coiffe comment, ce à quoi ma mère répondait bien dégagé derrière les oreilles, raccourcir la mèche devant et les pattes et désépaissir le dessus  et pour la nuque on fait quoi demandait inquiet le coiffeur et pour la deuxième fois ma mère utilisait les deux mots bien dégagé. Et commençait le massacre, la déforestation, le ratiboisage, l'éradication capillaire. Avec sa vibration, se mettait en route la tondeuse. Désespéré, je regardais tomber cheveux et disparaître ma tignasse comme disait mon père. Je pensais au lundi matin où j'allais devoir affronter les "quolibets" des copains et les sourires moqueurs des filles. Une fois la dernière mèche tombée et le dernier coup de brosse, le coiffeur se tournait vers ma mère et lui demandait ça va comme ça comme si c'était elle que l'on venait de coiffer. A chaque fois, elle me disait bah tu vois, tu es beaucoup plus beau comme ça, au moins on voit ton visage. Plus beau alors qu'avec mes oreilles j'avais des airs de Dumbo. Nous rentrions à la maison où mon père me gratifiait d'une nouvelle inspection.
Pourquoi ce passage chez le coiffeur? Réponse demain.

jeudi 22 octobre 2015

Proche

Vide. Un sentiment de vide. Quelque part. Un endroit de rencontre. Où les pas disparaissent dans la transparence de ce jour. La violence voile les yeux. Les rires et les voix s'échappent. Une tristesse décharnée s'écoule. La foi s'est mêlée à la terre. J'ai rêvé ta vie. 

lundi 19 octobre 2015

Qui flanche

L'oubli. Est-ce que tu te souviens? Quelques secondes. Est-ce que je me souviens? Non. Mais si, souviens toi. Quelques détails qui devraient stimuler ma mémoire. Ce n'est pas possible que tu aies oublié. Ça ne s'oublie pas. Encore quelques secondes. Oui, peut-être, c'est possible. Je pense lui faire plaisir en ne le laissant pas tout à fait seul avec son souvenir. Mais je vois bien qu'il est déçu. Peut-être même m'en veut-il. Il est au moins agacé. Il y a une minute, il me souriait. Et maintenant, je lis dans ses yeux le reproche. Cette envie de partager. Je n'ai pas envie de me souvenir. Si je pouvais, j'oublierais tout et le reste. Le passé me fatigue. Il est partout. Dans les têtes, sur les murs, dans les livres, dans les albums de photos, dans les mots. Je doute de l'existence d'un premier jour. Le passé forme parfois une brume entre l'horizon et moi. Franchement, que tu ne te souviennes pas, ça me dépasse. Fais un effort. Quel effort veux-tu que je fasse? Il me fixe, comme si avec son regard intense il pouvait extirper ce foutu souvenir de mon cerveau. Et pourquoi voudrais-tu que je m'en souvienne. Je ne sais pas, cela fait partie de notre vie. Les souvenirs font partie de notre vie commune. Ce sont des briques, des témoins, des caresses du temps passé. Si tu te lances dans la poésie... C'est maintenant que j'ai envie que tu me caresses. 

jeudi 15 octobre 2015

Imperceptible

"Je me sens tellement seule que j'ai envie d'être ensemble". C'est ce qu'aimerait dire une pierre. Cette pierre est dans un désert. Elle ne sait pas lequel. En étudiant l'environnement, il devrait être possible de savoir dans lequel elle se trouve. Aujourd'hui, si elle avait des yeux, du haut de la dune elle pourrait voir l'horizon. Un horizon fait de dunes ondulantes. Le désert est une sorte de mer sans eau ni plage. Les dunes font office de vagues. Elles avancent mais ne s'échouent jamais. Elles progressent emportées par le vent. Rien de lunaire dans ce mouvement. La pierre est entourée de grains de sable qui les jours de tempête la recouvrent. Elle peut ainsi disparaître plusieurs jours d'affilés. Elle n'aime pas les grains de sable. Ils l'agressent, la piquent, l'érodent, la harcèlent, la parsèment. Ils sont usants. Il arrive qu'ils la rendent folle. Combien de ses coreligionnaires, adoratrices du temps, ont fini par être réduites en sable. Même si elle ne les côtoyait que de loin, il est des jours où elle se sent seule. Si elle avait de la mémoire, elle se souviendrait qu'elle a été un rocher. Un de ces rochers respectables qui offraient de l'ombre. Aujourd'hui, elle est obligée d'attendre le soleil couchant pour offrir de l'ombre à un scarabée. L'érosion a été si lente qu'au détour d'une aube elle s'est découverte insignifiante. Elle se répand jour après jour par milliers, traverse, survole et se dépose. Si le dernier grain pouvait parler, peut-être se demanderait-il où il veut en venir.  

mardi 13 octobre 2015

Sans les mains

C'est en lisant une étude (en fait un compte rendu) sur la sexualité des iguanes parue en 1996 dans les Proceedings of the Royal Society B que j'ai découvert deux particularités fort intéressantes chez ces sauriens. Le sujet de fond de l'étude était de savoir comment font les mâles non dominants, et donc ne possédant pas de harem, pour se reproduire sachant qu'il leur faut en moyenne trois minutes entre la pénétration et l'éjaculation. Compte tenu du fait que le mâle dominant est très à cheval sur le respect de la propriété privée, le chapardeur ne dispose que de quelques secondes pour éjecter ses gamètes. Alors? Alors il se masturbe, sans y toucher. Il entrepose sa semence dans une poche idoine, ce vaurien et dès qu'il le peut, il saute sur une femelle et vide sa poche. Ainsi délesté, il repart. Autre élément étonnant, il est affublé de deux pénis. Mais il ne peut en utiliser qu'un seul à la fois.
 Je ne sais pas vous, mais je lui trouve un air libidineux.


vendredi 9 octobre 2015

Nadine France

Au début, je n'avais que le titre. Il se suffisait à lui-même. La sobriété me commandait de m'arrêter là. Tous autant que nous sommes, n'en avions-nous pas déjà trop dit, trop entendu, trop lu? Mais il faut toujours que j'en rajoute. Ce qui confirme que lorsque je parle des autres, je parle avant tout de moi. What the fuck! (j'adore cette expression, qu'un site traduit par "que diable"). J'ai longuement réfléchi, ce qui je vous le concède n'excuse rien, et j'en suis arrivé à la conclusion que j'étais Nadine. Je n'irai pas jusqu'à porter un tshirt à son effigie mais ma réflexion m'a fait cheminer jusqu'à la conclusion suivante : je suis responsable de Nadine et de ce qu'elle dit. Mais à quel titre, allez-vous me demander? Ce qu'a dit Nadine est un aboutissement. Elle est allée au plus près du bord de la falaise mais elle n'est pas allée au bord de cette falaise du jour au lendemain. Si au début, elle avait peut-être le vertige, peut-être dis-je, elle a vu tous ses proches qui d'abord s'en approchaient et finissaient par jouer les équilibristes. Alors pourquoi pas moi, s'est-elle dit. Et voilà. Ce qui m'étonne, c'est que ses amis lui refusent de jouer les équilibristes à son tour. Je suis responsable parce que tout cela se passe dans mon pays et que je n'ai rien fait pour l'empêcher. Je n'ai rien dit. Nadine n'est qu'un reflet et chaque jour qui passe, je me dis (je m'en dis des choses) qu'un jour il finira par être trop tard. 

Dire

Je suis là, parfois fatigué, parfois ailleurs. J'aspire à pleins poumons et à être le vent. Je m'engouffre. Je m'engouffre en toi. C'est une gourmandise. A pleines dents je déchire ton parfum. Parfois je n'ose pas. Je me dis... J'essaye de me dire quelque chose mais je ne veux pas m'écouter. Je sais ce que je vais me dire. Il me suffirait de prononcer les mots. Ce que je suis est un livre déjà écrit. Il est là. Il livre les mots de l'ivresse. Je le vois chaque matin, un peu plus poussiéreux que la veille. Pourquoi est-ce si difficile?

mercredi 7 octobre 2015

Approche

Je me souviens de la veille. Je me souviens du matin. Je me souviens de ce temps qui est encore là, qui est toujours là. Je pourrais presque y revenir. Je me souviens qu'il était à peine. Je me souviens qu'il filait comme s'il n'avait jamais dû s'arrêter. Il s'échappait ne laissant que l'ombre. Je me souviens qu'il a pris ton temps. De sa main fuyante, il l'a froissé et jeté. Comme si l'on pouvait en disposer. Comme si c'était sans importance. Comme s'il n'avait jamais été qu'un souvenir. Un doute. Simplement peut-être.

mardi 6 octobre 2015

Ni plus ni moins

En ce jour de tempête, le photographe était impressionné par le marin qui veillait au grain.

lundi 5 octobre 2015

Et puis c'est tout

Le disque est rayé. Je ne peux jamais entendre la fin de la phrase. Les grains de poussière sont comme des puces qui s'agglutinent autour du diamant. Ils virevoltent au-dessus du vinyle. Certains finissent par se déposer dans le sillon noir. Les derniers mots ne sont pas prononcés. Je peux les lire sur la pochette mais je ne le fais pas. J'aimerais les entendre. Entendre la voix. Le jeu de la lumière accompagne le mouvement mais le bras sursaute comme un hoquet sans fin. Certains jours, je patiente. Peut-être la rayure s'estompera-t-elle ou la vitesse de rotation permettra-t-elle au bras de sauter l'obstacle. D'autres fois, un coup de pied provoque une glissade crissante. Ces jours où il faudrait en finir, se rendre à l'évidence. Simplement se dire tant pis.

mercredi 30 septembre 2015

Peu importe

Proche de l'infime abîme, l'infini de la profondeur se reflète dans ton sourire. Le souffle se perd dans les flots. Je me noie dans la lumière du matin.

mardi 29 septembre 2015

Les revenants

Ce sont des revenants, non parce qu'ils seraient partis, ne serait-ce que quelques secondes, mais parce qu'ils me font peur. Je n'aime pas avoir peur et je n'aime pas que l'on me fasse peur. Pourtant, s'ils parviennent à me faire peur c'est que je demeure attentif, que je suis conscient du danger, que les mots et les phrases qu'ils forment ont un sens. L'effet des mots se propage au-delà de l'instant où ils sont prononcés. Parler de race blanche, des millions d'immigrés qui attendraient l'instant propice pour débarquer sur nos belles plages et nous envahir n'a pas pour objet d'alimenter un quelconque débat ou de nous faire réfléchir ou d'en appeler à notre humanité.  Ces mots qui propagent la haine, qui entretiennent la peur, qui confortent l'ignorance nous insultent et sont une insulte aux valeurs que nous partageons et qui nous permettent de vivre ensemble. La fraternité, la solidarité, l’empathie, le partage, la générosité et bien d'autres encore. Ces propos tenus par des républicains autoproclamés me salissent, me souillent, me rabaissent.
« Mais pourtant les Français se reconnaissent dans ce discours de vérité qui est tenu par le Front national »
La prochaine fois je décortiquerai cette phrase.

lundi 28 septembre 2015

Tracer

Ce matin j'attendais que le thé avec patience infuse. Je profitais encore de l'élan des rêves. C'est un moment vide, qui n'est pas relié. Du temps dont on ne fait pas grand chose. Du moins pour ce qui me concerne. Je regardais le pot de miel dont le contenu est un des éléments essentiels de ce début de journée. Comme chaque matin, je lisais les mots blancs qui indiquent son nom, son origine et le patronyme du producteur ainsi que son adresse. Je ne sais pas si c'est l'instant Alzheimer ou poisson rouge mais chaque fois j'ai l'impression de lire ces indications pour la première fois. Aussitôt lu, j'oublie.
L'infusion ayant eu lieu, je me saisis du dit pot de miel. Et se produit ce que je ne supporte pas, à savoir que mes doigts entrent en contact avec le miel. Sensation désagréable et poisseuse. Si l'on prend le temps d'y réfléchir, nous sommes tous d'accord pour dire que le miel doit rester dans son pot jusqu'au moment où nous en avons besoin. Sinon, sinon si l'on n'y prend garde, il finit par y en avoir partout. Et là, le miel appelant le miel, on en retrouve sur la table, sur l'étagère et c'est l'envahissement. Pour ce qui me concerne, le miel n'a d'autre utilité que de sucrer mon thé. Il en va de même pour la confiture. Si l'on n'est pas vigilant, tout finit par se mélanger et on ne sait plus quoi est quoi.

Tracer

Exil. Comme des îles à dérive sur les rives qui décrivent avec les mots salés. Ils échouent sur l'inlassable sable. Décrire les cris. Et que dit-on sur les estrades érigées, minarets qui répandent l'ignorance et la haine, la peur et le mépris? Ils sont de millions dans l'ombre prêts à fondre, péril informe et hirsute qui ravage les rivages. 

mardi 22 septembre 2015

Tracer

Après avoir été un temps poreuses, les frontières redeviennent peureuses. Elles se hérissent. Elles se murent, se recroquevillent. Elles étaient des bras ouverts, des promesses, un sourire, un trait d'union, des échanges. Elles sont devenues des images. Des images brutes de brutalité, de rejet. Des lieux entre deux d'où aurait été exclue l'humanité, où s'exerce une violence sur des corps fatigués de coups, fatigués de tout, écrasés par le présent. Le désespoir qui lutte pour une place dans un train est photogénique. La misère est envahissante. Elle menace, elle déferle, elle se rue, elle piétine, elle s'entasse, elle se répand, elle est prête à tout.

vendredi 18 septembre 2015

Discours anniversaire

Avant d'entrer dans le vif du sujet, par le truchement de ce propos liminaire, je me dois de préciser,  par respect de celle à qui je vais m'adresser et de ceux que je vais citer tout au long de ce texte que mes propos sont pour 95% d'entre eux sans fondement, issus de mon imagination. 

Claire, si tu me permets de t'appeler Claire, comme le disait un œuf de mes amis, avec qui depuis je me suis brouillé, même parfumée au mimosa, la vie est dure. En cette période de confusion, où l'expression " l'un dans l'autre" le cède à la polymorphie, nous avons besoin de repères, d'un retour aux valeurs, ces valeurs qui ont fondé notre civilisation. Nous avons besoin de ces lumières qui nous tiennent éloignées des ténèbres, de ces phares qui nous préservent des écueils de l'outrance, de la suffisance, du mépris, de l'indifférence et de l'ignorance. Et bien Claire, tu es l'un de ces phares qui jour après jour nous prodiguent sa lumière  pour que nos nuits ne sombrent pas dans l'ombre de nos solitudes. Voilà ce que l'on appelle une introduction en douceur et qui me semblait-il te correspondait bien. Pour le confirmer je l'ai soumise à une de tes amies anglo-saxonnes dont je tairai le nom, qui m'a fait remarquer que tu étais plutôt un phare que l'on aurait oublié d'allumer.

 Pour autant, cela n'a pas été simple. Pour tout te dire, confronté à la feuille blanche, j'ai longtemps hésité. Cette feuille était-elle réellement blanche? Ne t'avais-je pas déjà croquée par le passé, mise noir sur blanc, mise en mots, mise en bouche à l'occasion d'une autre dizaine? Ceci dit c'est aujourd'hui qu'enfin tu parviens non sans mal (vous reviendra à l'esprit, pour ceux qui en ont un, toute l'acuité rétrospective de cette expression "non sans mal"), à fêter ton anniversaire. Cet élément qui pourrait paraître anecdotique est on ne peut plus révélateur de ton moi profond (vous reviendra à l'esprit, pour ceux qui en ont un, toute l'acuité rétrospective de cette expression "ton moi profond"). De façon tout à fait exceptionnelle, j'ai donc été chargé de rédiger un discours en ton honneur. Mais pourquoi moi, car, comme aime à le dire Bertrand, émigré de la quatrième génération, hobereau et potentat local tendance Roundup, vouant un culte à la PAC plutôt qu'à la résurrection du Christ  "C'est incroyable qu'on laisse encore ce gars qui se croit drôle faire le pitre sur une estrade". J'ai fini par comprendre pourquoi j'avais été choisi quand je suis allé voir tes sœurs et frères pour leur demander ce qu'ils souhaitaient que je te dise en leur nom et qu'ils m'ont répondu "Bah euh, rien, je sais pas". Il est certainement des sentiments que les mots ne sauraient traduire.

 Tu es donc la benjamine de quatre sœurs et à ce titre tes proches étaient légitimement en droit d'attendre que tu sois la quintessence de la série, l'archétype d'une perfection au féminin, soit rurale mais au moins débarrassée des scories qui caractérisent les progénitures terriennes. Mais comme me l'a dit Michel ton beau-frère, tu aurais plutôt les caractéristiques d'une fin de série, ce qui en soit est un défi à la génétique. 
Quoi qu'il en soit, chacun sait que tu fêtes tes 50 ans avec quelques années de retard, ceci pouvant expliquer cela. Mais comme me l'a dit Marie, ta sœur ainée, les années sont comme des cadavres jetés dans les eaux boueuses de la honte, elles finissent par revenir à la surface qu'elles rident à souhait.


Quoi qu'il en soit je ne vais pas ici relater par le menu, ce que tu ne fus pas toujours, ta vie, ton œuvre. Non que cela me prendrait beaucoup de temps mais il n'est pas dans mes intentions de m’immiscer trop avant dans ton intimité. D'une part, par respect pour ceux qui eux s'y sont immiscés et, d'autre part, parce que comme le dit Jamal, que l'on surnomme Quota, ce qui, lors de soirées comme celle-ci, nous permet de dire que nous avons notre quota, donc comme le dit Jamal qui fréquente assidument la paysanne cauchoise, l'intimité, quoi qu'on fasse c'est jamais bien net. A propos d'intimité, pour donner un semblant de cohérence à ton existence, il me fallait en trouver le fil rouge. Après avoir longuement cherché, j'ai trouvé en me souvenant de ce que m'avait dit un gynécologue de mes amis lors de l'examen prémenstruel d'une adolescente que son père aimait très tendrement. Tout en farfouillant, l'air très pénétré il m'affirma "La vie est une perte." Autant sur le moment cette assertion ne me sembla pas couler de source autant, après réflexion, j'ai trouvé qu'elle s'appliquait pile poil à ta vie. 

Je me suis donc retourné sur notre vie commune. Non que nous ayons jamais partagé la même couche, ou je ne m'en souviens plus, mais nos vies se sont croisées à de très nombreuses reprises pour finir par s'entremêler inextricablement, car chacun sait, au-delà même des frontières du Vexin pouilleux, que se marier avec une ou un Lamble implique que l'on va se coltiner toute la famille, partout, en toute circonstance, famille au sens large puisque, après avoir fait preuve d'un semblant de retenue, la cousine et le cousin ainsi que leur progéniture, originaires de ce Nord lointain, ont fini par s'agréger au noyau originel. Malgré tout, j'ai cherché à découvrir ce que contenaient ces années au cours desquelles je ne t'ai pas pratiquée. J'ai pour ce faire exhumé quelques photos que par respect je n'exhiberai pas mais qui, comme me le faisait remarquer Agnès, montre que tu ne ressemblais à rien, ou à tout le moins à rien de connu. Tu as longtemps été une hésitation. Mais, comme me l'a confié Alain, ton frère ainé, tes parents ayant en mémoire l'histoire du vilain petit canard, gardèrent plus que de raison espoir. Alors qu'aujourd'hui rien ne semble devoir échapper à la frénésie d'immortalisation photographique, de ton temps la parcimonie était une règle de conduite, je n'ai ainsi retrouvé que peu d'éléments argentiques. Je me suis donc appuyé sur le témoignage de quelques croquants locaux pour reconstituer ta prime jeunesse. C'est ainsi que j'ai eu connaissance de ta première perte. Peut-être n'est-ce qu'une légende campagnarde mais il semble que c'est dans cette grange même, et plus précisément entre deux ballots de paille et une vieille suceuse d'occasion, qu'une fin d'après-midi d'été, ce moment de la journée où les odeurs exacerbent les désirs et libèrent les instincts, que tu perdis ta virginité. C'était une bonne chose de faite, même si le consentement n'a pas été formellement établi. Pour qu'il n'y ait pas d’ambiguïté, ce n'est que quelque temps plus tard que je vais faire ta connaissance. Pour tout dire, je t'ai connue tu étais grosse comme ça. Au moins en cela étais-tu fidèle à la tradition familiale. Mis à part ce détail physique, rien en toi ne retint mon attention.

 Ensuite va s'ouvrir une période pour le moins chaotique de ta vie au cours de laquelle tu vas perdre le sens des valeurs, ces valeurs féminines qui sont le fondement de la famille telles la soumission, l'obéissance, la modestie, la fierté de la belle ouvrage, le respect de l'autorité des aînés et enfin l'infaillibilité de notre saint Père le pape.Tu va ainsi devenir la Dany la rousse du Mesnil, la Louise Michel de Bézu, t'éloignant un peu plus de "la terre qui elle ne ment pas" comme a pu l'écrire le regretté Emmanuel Berl. Tu fréquenteras une cellule révolutionnaire implantée à Bézu Saint Eloi au sein de laquelle évoluait le célèbre et vénéneux Corlosquet, plus connu dans le milieu sous le pseudo de Kerlos Quéquette, je vous laisse deviner pourquoi.  Compte tenu du conservatisme ambiant tu passas aisément pour une rebelle. Je passe sous silence ces soirées fumeuses baignant dans le stupre qui te voyaient échouer au bowling de Cergy où les quilles aux formes arrondies étaient autant d'invitation à une luxure débridée. Rien qu'une classique crise de l'adolescence va-t-on penser, cette période où l'on est contre, rétif, incompris, transi, à fleur de peau, révolté, boutonneux et surtout con. Mais pour ce qui te concerne, cette crise se prolongera bien au-delà de l’adolescence pour finir... Pour tout dire, on ne sait pas trop. Tu es un volcan qui nous gratifie régulièrement d'une éruption. Comme le dit Michel, ton beauf, la mère Claire, elle est bien gentille avec sa veuve et son orphelin mais elle nous emmerde. Sur le principe nous ne sommes pas contre la sollicitude si elle est empreinte d'une certaine retenue et d'une discrétion de bon aloi. Et puis pour reprendre une célèbre phrase, tu n'as pas le monopole du cœur. Voilà comment tu eus à déplorer plusieurs pertes. Perte de temps, perte du sens commun, perte de vue, pertes et fracas.

Il est pourtant un domaine où pendant longtemps tu réussis à compenser pertes et profits. Celui du poids. Tu fis tellement de régimes que ton frère Emmanuel , on reconnaîtra là toute la finesse de l'humour terrien, a fini par t'appeler la banane. Il ne se passait pas une semaine sans que tu nous demandes, le regard plein d'espoir, "Tu trouves pas que j'ai maigri?". Que pouvions-nous répondre. Pour toi un oui te rendait si heureuse et pour nous un petit mensonge était sans conséquence. Non sans mal, tu tentais de donner forme à ton corps, de le faire ressembler à quelque chose qui puisse faire naître le désir, car sans mâle tu l'étais, déplorant que personne ne veuille s'intéresser de plus près à ton moi profond. Car si tu cherchais à être bien dans ton corps tu aurais aussi aimé qu'ils soient également plus nombreux à  s'y sentir bien.

 J'aborde là le délicat sujet de ta vie sexuelle. Si j'en parle si librement c'est que tu n'en fais pas mystère. Il faut dire que, même si ce fut sur le tard, tu commences à posséder un tableau de chasse bien garni sans que je puisse juger de la qualité du gibier. Cette quête effrénée de chair prouve qu'il te reste quelques livres à lire. Quoi qu'il en soit, nous ne saurions dire s'il s'agit des effets d'un épanouissement tardif, mais il semble que tu sois devenue une attractive girl et comme me l'a dit Cathy, une de tes charmantes et attentionnées belles-sœurs, il est bien rare qu'il n'y ait pas au moins une baguette dans le fournil. Je crois me souvenir que c'est à cette occasion, que ton autre charmante et attentionnée belle-sœur, j'ai nommé Christel, répondit, alors que je lui demandais de te caractériser en une phrase, que tu es au sexe ce que la levure est à la pâte. Mais surtout, n'allez pas, comme Bertrand, en conclure un peu hâtivement que Claire est une salope. Car Claire, si tu me permets encore de t'appeler Claire, tu as simplement compris que l'on n'a qu'une vie et qu'il sera trop tard bien assez tôt.

Pour me faire pardonner de t'avoir un tantinet culbutée, c'est avec plaisir que je vais relire ce texte à rimes qu'en son temps je t'ai lu.
  
Claire

Quand je t'ai connu petite et pas peu fière
Vive et piquante dans le profil d'un fil de fer
Peut-être la jolie môme et son pull de Ferré
Courant dans la cour pour dire adieu à l'hiver
Tu n'avais alors dans le regard qu'une prière
Que ta vie soit peuplée d'aujourd'hui et non d'hier
Et tu allais dévaler, arpenter, te confronter à la morale de fer
Jusqu'à plonger dans ta destinée fraîche et claire
Comme nous entraîne vers nos rêves l'eau de la rivière
Bien sûr tu laisses ton temps couler sur les berges pour atténuer la misère
Et pendant ces jours qui se traînent et où tout leur semblent amer
Tu écoutes, tu parles, tu regardes, tu ris pour que le bonheur ne soit pas qu'un éclair
Bien sûr il arrive que fragile se casse le verre
Et pour un peu de chaleur ne reste plus qu'à entourer et se taire
Alors s'il nous arrive de nous agacer sans en avoir l'air
Sache que comme les gouttes de tendresse reviennent à la mer
Chaque instant, chaque geste, chaque pensée de ta vie nous est cher    
Cela fait un certain temps que tu es sur terre
Serait-ce pour cela que tu es terre à terre
Même si tu sais comme une ritournelle t'envoyer dans les airs
Pour retrouver sans cesse l'amour et te sentir légère
Et quand on y est que peut-on faire sur cette Terre
Si ce n'est s'aimer comme des sœurs et des frères
Et encore plus puisque c'est ton anniversaire