jeudi 30 juillet 2015

Un portrait

Je vis avec ma douleur. Ainsi pense l'homme assis dans le parc. Une douleur qui partage mes jours et mes nuits. Il est encore vieux. Elle m'accompagne depuis ce jour. Il sourit à moins que ce ne soit que des rides. Ma douleur est un diamant. Ses mains reposent sur ses genoux. Elle brille dans la nuit, le temps est impuissant à l'adoucir. Elles semblent sur le point de trembler. Parfois elle se fait discrète. Son dos forme une courbe douce. Elle s'abat comme le silence. Son crâne est parsemé de taches lunaires. Elle surgit au détour d'une pensée. Le regard fixe, il ne regarde rien. Je ne la repousse pas. Dans ses yeux coulent les reflets de la fatigue. Elle sera mon dernier signe de vie. Il navigue dans l'oubli comme un navire abandonné en bout de quai. Je n'ai jamais quitté cet instant. Il est retranché dans un manteau noir. Des images restituent le chaos. L'envie s'est assoupie au plus profond de sa vie.

Ses sentiments sont comme la lave qui se refroidit en s'éloignant du cratère et finit par se figer. Les formes assombries laissent deviner la force et la chaleur qui se précipitaient. Ce ne sont plus que des rides qui ont durci. Elles ne sont pas dénuées d'une certaine beauté que le temps leur a offert. Il a laissé la parole s'échapper. Jour après jour il en a perdu l'usage. Le lien s'est effacé jusqu'à la solitude. Depuis ce jour, il offre l'illusion de l'eau claire, cette impression de sérénité que donne un corps qui se coule dans le jour. Sa vie est devenue l'attente du dernier. Un édifice qui s'effondre sans fin.

mardi 28 juillet 2015

Filipe


A peine la joie de te savoir là
Parmi nous mon gars Filipe
Hilare, montre-nous ta lippe
Pour la crème des pères qu'est baba

Et puisque tu es le partage de Dorothée
Déjà s’éveille la douceur de la beauté
En toi comme l’éclat doré d’une pépite
C’est toi qu’on a extrait mon gars Filipe

Comme jamais en toi l'âme de Jam
L'accord d'une note portée tous ces mois
Et tu pousses un premier cri mon gars
Depuis le temps que le Jorge te réclame

Surtout n'hésite pas mon gars Filipe
Car même et surtout si t'es pas sage
C'est sûr on t'jet'ra pas dans le Tage
L'Œillet d'une nouvelle vie crépite
  


jeudi 23 juillet 2015

A peu près

Sur la route qui longe l'océan entre San Sébastian et Orio. Une brume venue du large remonte les collines. Elle se dépose sur l'herbe et sur ma peau. C'est comme si le  ciel tentait de lapper la mer de sa lange cotoneuse. L'horizon s'atténue, se devine, se glisse entre les arbres engloutis. Comme si la vie disparaissait en douceur, dans un flottement de caresses. Je n'ai que ça à faire, regarder. Je serai bientôt une ombre transparente dans le bruit de la marée qui ronge les rochers. J'ai du vague à l'âme.

dimanche 19 juillet 2015

De quoi je me mêle

Comment dire? Ça pourrait être pire. C'est pourtant suffisant. Suffisant pour me faire ronchonner. Il y a quelques jours déjà et ce à plusieurs reprises, j'ai eu à entendre une femme. Une femme qui a écrit un roman. Un roman fortement inspiré par sa vie personnelle. Le choix de la fiction à été dicté par son souhait de ne pas livrer telle quelle sa vie privée. Pourquoi a-t-elle écrit? Pour tout dire, je ne me posais pas la question mais elle a tenu à y répondre. Elle tenait à nous transmettre un message. Un message d'espoir. A la réflexion,  plus que que ça. Espoir, amour, joie, optimisme... Un de ses enfants avait une leucémie. Tout le temps que son enfant à été à l'hôpital et jusqu'à sa mort, elle a écrit. Le médecin qui s'occupait de son fils lui a dit que ce qu'elle écrivait était merveilleux et qu'elle devait en faire profiter les autres parents qui comme elle avaient perdu, c'est le terme employé, un enfant. D'où le livre.
Je ne sais par quel hasard elle se retrouve un matin invitée d'une radio. Elle a écrit un message et en plus elle va le dire, le répendre par la voix des ondes. A la réflexion je ne sais pas pourquoi je l'ai écoutée. J'aurais dû aller voir ailleurs. Penser à toi, te regarder. Je l'ai donc écouté. J'avais envie de lui balancer des tartes.
Chacun de nous est unique. Face aux événements nous réagissons chacun pour ce qui nous concerne. Les profondeurs de notre conscience, de notre âme, de notre amour, les vagues de notre vie passée. Tout cela remonte, nous parvient pêle-mêle, échoue sur notre plage. J'avais et j'ai toujours cette envie de me laisser emporter par la marée.
Et donc, elle vient nous expliquer, m'expliquer que face à la mort de son enfant, deux attitudes sont possibles. Deux. Pas trois, pas quatre ou je ne sais combien. Non, deux. Le choix est somme toute réduit. Malgré tout, le choix nous est laissé. On se doute qu'il y a le mauvais et le bon. Voici donc les termes de l'alternative. Soit vous vous apitoyez sur votre sort soit vous vivez. La vie est belle, nous dit-elle, elle est merveilleuse, elle est fantastique. Elle nous balance ainsi sa joie de vivre. Si elle se contentait de nous dire "moi je, en ce qui me concerne" mais non, sa façon d'envisager la vie en pareille circonstance a un caractère universel. Elle sait.
Nous sommes uniques, seuls et nous faisons ce que nous pouvons avec notre douleur, avec notre chagrin, avec notre amour qui tourne en rond. Nul envie que je ne sais qui vienne me donner des leçons de vie, impose une morale. Je hais l'optimisme qui devaste, qui me piétine, qui voudrait me culpabiliser.
Je suis chaque jour.

mercredi 8 juillet 2015

Tout compte fait (1.2...9)

Je levai la tête. Le soleil commençait à disparaître derrière le bâtiment. Il allait être 18h. Cette prochaine heure se laissait anticiper sur l'horloge encastrée au-dessus de l'entrée. Je regardai l'aiguille des minutes pour m'assurer que le mécanisme était toujours en état de marche. Elle bougea d'un mouvement saccadé vers le haut. Bientôt les aiguilles feraient un angle de 180°. Il me restait du temps. J'avais hâte de partir mais j'aime cette possibilité d'une flânerie quand l'impératif a le bon goût de se faire discret. Cette sensation que le temps n'a aucune prise. J'entrai malgré tout dans la gare. Cette idée de voyage me trottait dans la tête depuis plusieurs jours. Simplement aller d'un point à un autre, me laisser porter, insouciant. Quelques jours auparavant, j'étais passé retirer quelques dépliants sur lesquels s'alignaient des horaires. Ils étaient imprimés en petits caractères. A côté de la majorité d'entre eux, entre parenthèses était noté un numéro qui, comme l'on dit, renvoyait en bas de page. Et en bas de page, l'on trouvait un florilège d'exceptions. 1) circule à partir du... 2) circule entre le...et le... 3) circule les dimanches et fêtes sauf... 4) ne circule que le ... 5) circule tous les jours sauf ... 6) ne circule pas les... 7) ne circule pas le dimanche sauf... J'en ai oublié de nombreux autres. J'aurais pu regarder sur internet mais j'avais fait le choix de voyager à l'ancienne, ou du moins de choisir ce qui restait d'ancien dans le fait de prendre le train. Non par nostalgie mais par curiosité, j'aimerais vivre quelques jours du temps où nous n'avions ni internet ni portable. Cette époque n'est pas encore si éloignée et pourtant je crois en avoir perdu toutes les sensations, le parfum de l'air du temps.
Après avoir décrypté les horaires, j'avais choisi Marseille comme destination. Je n'y étais jamais allé et cela faisait longtemps que j'en avais émis le souhait.

Je traînais d'abord dans le hall comme si je n'avais pas encore choisi. Je pouvais être un voyageur attendant que s'affiche sur le tableau le numéro du quai le long duquel s'arrêterait le train. Cette attente est un moment crucial du voyage, elle peut avoir des répercutions sur son déroulement et notamment sur son confort. Plus exactement, il faut être attentif et réactif. Une sorte de condensé de la vie contemporaine. Chacun, les yeux levés vers le tableau, exprime une tension, l’appréhension de ne pas être assez rapide. Pour ma part, l'information que je recherche avant tout est celle qui concerne l'état du trafic, qui en général se trouve tout à droite du panneau qui les jours de chance indique "A l'heure". Les voyageurs se retiennent de crier "Pour la SNCF hip hip hourra!". Ces personnes qui vont bientôt voyager ensemble forment un groupe compact, comme une cellule en formation complétée par de nouveaux éléments l'heure du départ se faisant plus proche. Cette promiscuité, alors que tout autour le hall offre des espaces libres, s'explique par le fait qu'il est préférable de se trouver face au tableau indicateur pour guetter dans les meilleures conditions la case où va s'inscrire cette information tant attendue. De plus en vous plaçant sur le côté, vous prenez le risque d'être à l'opposé du quai de départ, handicap qui peut s'avérer insurmontable. Dès qu'au bout de la ligne indiquant le numéro du train, sa destination et son horaire apparait brusquement le numéro du quai, qui est en quelque sorte la première étape du voyage, il faut bondir et ne faire preuve d'aucune hésitation au risque de perdre l'avantage d'avoir été bien placé. Tant que l'on occupe pas une place assise rien n'est gagné. Il est possible alors d'observer un groupe de personnes se mouvoir dans la même direction. Ce brusque mouvement, qui peut s'apparenter au départ d'un sprint, donne lieu à des comportements étonnants. Comme si en dépendait leur vie, certains en oublient les plus élémentaires règles de savoir vivre, bousculant, invectivant à l'occasion un voyageur osant se mettre en travers de leur route ou ne marchant pas assez vite. Parfois sont pris dans ce flux des quidams qui pour leur malheur se trouvent dans le passage alors qu'ils sont en partance vers une autre destination. Pour ce qui me concerne, je ne me précipite jamais quitte à faire le voyage debout, où mieux, à rater le train.

Ou je pouvais être celui qui attend un voyageur en provenance. En provenance d'ailleurs. Le voyageur et celui qui attend le voyageur, que je nomme ainsi faute d'avoir trouvé un substantif adapté, ont en commun une préoccupation, celle de l'heure. "Le train va-t-il partir à l'heure?" pour l'un, "le même train va-t-il arriver à l'heure" pour l'autre. Mais ils ont leur propre préoccupation qui les distingue l'un de l'autre. Celui qui attend se demande si celui qui voyage a bien pris le train prévu pendant que le voyageur se demande s'il sera bien attendu. Bien sûr, avec l'omniprésence de moyens de communication instantanée, l'incertitude, l'angoisse, la surprise ont toutes disparues. Le doute ne dure jamais bien longtemps, tout juste le temps de composer un numéro. Tomber sur la messagerie est le dernier espoir de suspens. Ecoutera-t-il mon message? Tous les doutes précédents levés,on attend qu'il rappelle. J'aime bien attendre. Attendre celui que l'on aime. C'est un "celui" multi sexe. Attendre que son amour arrive. Attendre que son amour revienne. L'attente contient cette appréhension, parfois cette peur de ne pas reconnaître celui qui arrive. Cela n'a pas forcément à voir avec son aspect extérieur mais au premier regard on sent que ce n'est pas lui, que ce n'est plus lui. Il ne nous a pas vu. Il cherche. Il nous cherche. Il suffirait de se retourner et de repartir seul, de s'éloigner. On ne se l'avouerait pas, mais l'envie nous traverse. Tout cela en si peu de temps. Nous n'avons rien formulé. Il nous a vu. A-t-il remarqué? Malgré tout j'aime bien attendre. Je trouve extraordinaire notre capacité à reconnaître en une fraction de seconde parmi parfois des centaines d'autres le visage de celui que l'on attend. Nous balayons le proche horizon et brusquement il est là. C'est lui. En un instant, il est profondément proche.

En ce jour, j'étais celui qui allait prendre le train. Je regardai l'heure. Il me restait à acheter mon billet mais j'avais encore du temps pour flâner. Je ne sais pas pourquoi, mais les halls de gare, du moins ceux que je fréquentes, sont tous immenses. Larges, profonds, hauts et celui-ci ne dérogeait pas. Si haut, que les sons devaient peiner à atteindre le plafond. Dans un tel espace, chacun semble petit. C'est un endroit qui engendre l'hésitation chez les novices. Ils entrent dans la gare et les questions surgissent. On pourrait distinguer sur leur visage une certaine angoisse née quelques heures auparavant. Il leur faut repérer. Repérer le guichet, repérer le tableau afin de se rassurer qu'est bien prévu un train pour la destination choisie et qu'il n'est pas sur le point de partir. Repérer l'endroit où l'on composte. Repérer le quai. Pendant qu'il hésite il est facile de repérer les habitués qui à ce titre ont leurs habitudes. La gare leur est devenue un endroit neutre qui ne provoque pas d'émotion particulière. A peine s'ils s'assurent de la réalité du train qui les concerne. Certains bifurquent par le kiosque à journaux. Comme une formule 1 qui s'arrête au stand, chaque geste a été répété des centaines de fois. D'un même mouvement emprunt d'une fluide détermination, ils se saisissent du quotidien et déposent la monnaie dans la main du kiosquier qui, ouverte, se tend et se referme sans même vérifier, du moins semble-t-il. Ils retournent ensuite dans le mouvement qui les conduira jusqu'au quai. Pendant ce temps, l'hésitant, peut-être par peur d'être entraîné dans une direction inappropriée, prend soin de rester sur le côté, à distance de l'agitation.

Il me restait encore du temps disponible avant le départ. J'avais envie de ne pas être pressé. Et puis personne ne m'attendait à l'autre bout de l'autre quai. Prenant le train, j'avais souvent espéré que quelqu'un m'attende à l'arrivée même si personne n'avait prévu de le faire. Je descendais du wagon, marchais vers la sortie et malgré moi je cherchais un visage familier parmi les personnes qui scrutaient les arrivants. Bien sûr je ne reconnaissais jamais personne. Je ne pouvais pas m'empêcher de ressentir une certaine déception. Cette déception était d'autant plus forte que je pouvais observer de joyeuses retrouvailles faites d'embrassades, de sourires, d'éclats de voix. Ces gens semblaient si heureux de se retrouver. Pour l'avoir vécue, je savais que cette exaltation ne durait pas, qu'elle s'estompait pendant le trajet qui menait de la gare au point final du voyage. Pourtant, vivre cette intensité me rendait heureux. En un temps de solitude fait d'absences et d'oublis, j'avais transformé les arrivées de trains en possibilités de rencontres. Les jours où le désespoir me transperçait pour me clouer au tourment, je marchais jusqu'à la gare, choisissais un train à l'arrivée et me plaçais à la sortie du quai. De préférence je regardais les femmes. J'attendais qu'elles aient fait quelques pas dans le hall pour m'assurer que personne d'autre ne les attendait et souriant je me dirigeais vers elles. Je devais avoir une tête de pervers psychopathe, ce qui fait beaucoup pour un seul homme, car me voyant elles semblaient effrayées, peut-être prêtes à faire appel aux forces de l'ordre. Rapidement, je ne fis plus que regarder.

En regardant avec attention et sollicitude la vie d'une gare, la vie dans une gare, ce qui marque, malgré une agitation aussi apparente que constante (?) c'est l'organisation qui se traduit par une répartition spatiale (1). Ceux qui attendent sont au centre, à l'exception de quelques impatients qui arpentent le hall en espérant raccourcir plus vite le temps qui les séparent de l'être attendu.Gravitent autour de ce noyau ceux qui vont partir. Ceux qui vont se séparer. Ce n'est qu'en prenant le temps de regarder que j'ai découvert l'évidence. La gare est un lieu de séparation. Toutes sortes de séparations. Les séparations de chaque jour, sans conséquence, qui ne dureront que le temps d'un aller et retour. Il ne faut pas se cacher que sur le nombre, certaines sont amenées à se prolonger et même à devenir définitive. Ce n'est qu'une supposition mais le temps d'une séparation d'une durée de vie de quelques heures peut donner l'occasion d'une découverte qui fait disparaître l'envie de revenir. Parfois les séparations journalières finissent petit à petit par nous éloigner définitivement. Chaque jour, revenir pèse un peu plus. Même si l'on revient, on est plus là. Un soir, on ne monte pas dans le wagon. Les compagnons de voyage, ceux que l'on retrouve chaque matin, avec qui l'on a tissé des liens qui peuvent aller au-delà de la relation ferroviaire, constatent votre absence répétée. Les effets collatéraux d'une séparation sont ainsi nombreux. Il en est de même pour les séparations définitives, sans retour. Bien sûr, être sur les rails pour se séparer n'est qu'une façon d'apposer les scellées sur une vie commune. On peut s'éloigner sans partir.

Je levai les yeux vers la pendule. Elle était située à la verticale du tableau indiquant les départs. Elle était dépourvue de l'aiguille des secondes, celle qui, avec la régularité d'une horloge, donne la réalité du temps qui passe. L'aiguille des minutes progresse par à-coups, passant brusquement d'une minute à l'autre comme si elle s'assoupissait en attendant que s'écoulent les soixante secondes. Elle revient à la réalité du moment. Elle peut aussi donner l'illusion que le temps fait une pose, qu'il s'est absenté pour brusquement revenir. Quant à la petite aiguille dont la mission est de passer d'une heure à l'autre, je ne l'aime pas. Je sais qu'un tel sentiment est ridicule, voire dérisoire. Qui aime ou n'aime pas une aiguille, surtout l'aiguille anonyme d'une gare qui ne fait qu'indiquer l'heure? Elle fait son devoir, remplit la mission qui lui a été assignée. Quand bien même voudrait-elle s'y opposer, qu'elle en serait incapable. Ce que je n'apprécie pas en elle, c'est ce côté inexorable. Cette lenteur qui rend imperceptible son mouvement jusqu'à donner l'illusion de l'immobilité. Et pourtant, levant les yeux une nouvelle fois, on ne peut que constater qu'elle a atteint le niveau du chiffre suivant. Compte tenu de sa taille, c'est de loin qu'elle nous le désigne. Je suis remonté contre le temps qui passe. Ça ne sert à rien mais je me dis qu'un jour peut-être...

Une destination. Quand on entre dans une gare pour prendre le train, c'est pour aller quelque part. Peut-être au même endroit chaque jour. Pour aller ailleurs. En entrant dans le hall, je m'étais dit que cela suffisait amplement. Que je n'étais pas tenu, même si je l'avais fait, de préciser cet ailleurs. Ce qui m'importait c'était d'avoir pris la décision de partir. J'avais choisi le train parce que je m'imaginais que ce mode de transport me laisserait du temps. Du temps pour réfléchir, du temps pour penser. Le mouvement m'offrirait du temps que j'avais égaré tout au long de ma vie. Je savais pourtant que je ne ferais rien de ce temps que j'imaginais m'être offert. Je le laisserais filer. La tête contre la vitre, le regard vide, je laisserais défiler devant mes yeux la succession de paysages, de villes sans nom qui ne trouveraient aucune place dans ma mémoire. J'avais remarqué cette inconsistance, cette impossibilité de garder en soi ces horizons anonymes. Comme si la vitesse les emportait avec elle, les arrachait à mon regard pour qu'ils n'aient pas le temps de devenir des absences. Ils n'étaient qu'un agrément de couleurs et de formes qui anesthésiaient ma pensée. A chaque fois, je sombrais dans la passivité. Je me laissais engourdir. Je ne faisais rien de mon temps, finissant même par m'endormir, mais j'étais bien.

Le train ne m'a pas toujours offert ce relâchement physique et cérébral. Le hall de la gare offre des éléments du passé. Sur un fond gris pâle, placée entre le bar des pas perdus où  l'on patiente en compagnie d'un café tiède qui renouvelle le sens du mot liquide et un stand qui attire l'oeil et diffuse une odeur de croissants qui sont fabriqués ailleurs, une plaque célèbre ceux qui sont morts pour leur pays. Louis, Marcel, Émile, Albert, Eugène, Léon, Jules. Aucune Josephine, Berthe, Marthe, Hélène. C'est une constante, aucune femme n'est jamais morte pour son pays. Elles sont mortes mais allez savoir pourquoi. Elles n'ont pas tenu un fusil ou conduit une locomotive. Au dessus des guichets, sous verre, d’anciennes affiches vantent des destinations d'un exotisme hexagonal,  dont l'une représente une locomotive à vapeur sortant d'un tunnel avec en arrière plan la méditerranée d’un bleu de ciel qui se serait déversé, liquéfié un jour de forte chaleur. La perspective donne une impression de surgissement de la machine qui nous est offerte dans toute sa puissance que renforce une vapeur que rabat une vitesse suggérée. La vapeur repoussait les frontières, rendait le lointain plus proche. Je me souviens de la couleur noire du métal parcouru pour ce que j'appelais de la fumée blanche. Arrêtée en gare, la locomotive soufflait pendant qu'un des cheminots, vêtu de bleu et surmonté d’une casquette, faisait pivoter un tuyau coudé, terminé par une manche, qui permettait le transfert de l’eau d’une réserve de forme ronde jusqu'au réservoir de la machine. L’eau claire coulait avec force comme l'annonce d’une énergie à venir. A l'arrêt, massive et pesante, elle me donnait cette impression de puissance. Elle était comme une bête de somme qui savait ce que l’on attendait d'elle. La lenteur soufflante du démarrage faisait naître chez moi un sentiment d'empathie tant elle semblait souffrir pour finir par atteindre sa vitesse de croisière. Rien ne semblait pouvoir l'arrêter, si ce n'est l'électricité.
 

vendredi 3 juillet 2015

A n'en pas douter

J'ai regardé la date du dernier texte. Les jours se sont succédé (ignorant j'avais mis un s). Mais qu'ai-je bien pu faire tout au long de ces jours. Cela justifie-t-il cette absence, cette succession de pages blanches? Pourquoi le temps est-il si angoissant? Il exhume le vide, laisse s'échapper tous ces riens, ces attentes. Le temps est dénué de sentiment.