dimanche 25 novembre 2012

Il suffirait

Ils sont partis. Il traverse parfois les friches de leur vie. Il contemple leur volonté. Il entend une porte qui bat dans l'ombre. Ils ne lui sont pas inconnus. Il a entendu leur voix. Il s'est vu dans leur regard. Ils lui ont souri. Il a partagé sa vie avec eux. Ils vagabondaient dans son esprit. Ils pouvaient surgir à tout moment dans ses pensées. Il s'interrogeait. Il les cherchait dans le silence. Même si chacun d'eux restait un autre, il les savait là. Et pourtant, il ressent l'éloignement, l'éparpillement comme s'il ne pouvait rien retenir, comme si le temps les repoussait, les emportait pour qu'il comprenne le vide de ses étreintes.
Il se souvient. Il passe son temps à se souvenir, à se réfugier. Il sait pourtant que la vie est maintenant ailleurs. Il suffirait...

vendredi 23 novembre 2012

Vide

Ce matin, il a pensé à ceux qui sont morts. Il les a rassemblés. Leurs visages sont éparpillés dans la maison. Il croise leur regard dans chaque pièce. Il se demande quelle était leur pensée à cet instant. Il ne sait pas pourquoi il tient tant à parsemer ses jours de leur photo. Un jour, une pose. Il sont là. Pour qui posait-il? Il tente parfois de lire dans leurs yeux. Il recherche l'amour qui se prolonge.  Il les aime. Il ne pense pas à eux. Il est ce qu'ils étaient. Il n'a pas peur de les oublier. Il a pourtant conscience du temps. L'amour seul, comme ça, qui se dilue. Il voudrait un corps, une voix. Un visage qu'il pourrait prendre dans ses mains, qu'il pourrait caresser. Il a vécu ce jour où la vie se vide sans plus avoir envie de la retenir.

lundi 19 novembre 2012

A autre chose (21)

"La première fois que j'ai fait l'amour. Quelque soit la façon dont cela se passe, on utilise cette expression. Si je rassemble l'ensemble des éléments de cette première fois, ce que j'ai fait ne ressemblait en rien à l'amour. J'étais avec celle qui avait accepté. Tout s'est déroulé comme si j'avais suivi les recommandations d'une note technique. J'étais appliqué. L'envie de bien faire. J'étais alors persuadé que faire l'amour devait toujours se terminer  de la même façon. Pendant longtemps j'ai fait l'amour en ayant cette impression d'être seul. Je connaissais l'envie, le désir. Dans la mesure du possible, j'essayais de choisir les jeunes filles, puis les femmes. J'étais très impliqué pendant la phase de séduction. Je crois que je faisais preuve d'une réelle sincérité. Mais malgré tous mes efforts, séduire me suffisait. Bien sûr, la plupart du temps je passais à l'étape suivante. Je n'aimais pas décevoir. Je respectais les conventions. Pour tout dire, je ne savais pas comment ne pas dire oui. Je me serais pourtant contenté de presque faire l'amour. Et puis, pour ne pas renoncer totalement, pour préserver cette parcelle d'intimité, j'avais décidé que je jouirai presque. Au début, l'échec était systématique. A mon grand étonnement, je me suis acharné. Le triomphe d'une certaine volonté. Cette maîtrise était diversement appréciée. Je ne sais pas si tout cela était lié mais les périodes d'abstinence volontaire devinrent fréquentes et prolongées."
Il se demande si ces détails sont bien utiles. Ce sont des riens, des pas grand chose mais c'est aussi lui. Dans les recoins, derrière le lit, au fond d'un tiroir, dans les plis d'un rideau.

Là-bas

Si rien ne se passait à Damas. Aussi mort que les contraires qui s'affrontent. Là-bas, la fumée monte vers le ciel et obscurcit la bonté. Sans nom, dans l'ignorance de chaque jour. Quoi de plus aujourd'hui. Hier, le ciel bleu, le soleil, des chemins de poussière, un dictateur, des tortures. Les arguments d'une diplomatie de l'équilibre, de la tranquillité. Là-bas sur une carte de frontières rectilignes et aux couleurs d'une douceur de pigments. La règle du maître ne s'y était pas attardée peut-être même ne l'avait-elle jamais traversée. Le silence. L'absence de visages. Le portrait d'un homme sur les murs, comme s'il avait été longtemps le seul habitant de son pays. Et puis la terreur en héritage. Cette fois avec le sourire, comme une marche vers le despotisme. La culture, les bonnes manières, une modernité. Une épouse dotée d'un charme devenu un produit d'exportation. Le fils n'avait pas besoin de faire semblant, si ce n'est pour nous rassurer, pour valider notre clairvoyance. Nous avions confiance en lui. Un dictateur allait conduire son peuple sur le chemin de la liberté. Allait-il être victime d'un éblouissement? 

vendredi 16 novembre 2012

C'est écrit




Ce matin, j'étais assis dans la cuisine, les écouteurs de mon mp3 sur ou plutôt dans les oreilles. Il était branché sur France culture mais je n'écoutais pas. Je me demande comment cela est possible. Le sujet, à mes oreilles, n'avait peut-être aucun intérêt. Ainsi que je vous l'ai souvent conté, je consacre une partie non négligeable de mon petit déjeuner à laisser refroidir mon thé. Je pars du principe, encore un, que chaque élément de cet épisode du matin a droit au respect, à son épanouissement personnel. Il doit être donné au pain le temps de griller, au beurre de fondre et d'imprégner la mie, au café de passer goutte à goutte et de répandre son arôme, à la confiture de s'étaler, à la tartine de plonger dans le bol, d'en sortir pour se réfugier dans notre bouche, à notre langue de jouir des textures et des goûts que nous lui offrons. Et je n'aborde pas là les gâteries occasionnelles qui, comme des répliques du plaisir, sont le prolongement du temps. Mais là n'était pas le sens de mon propos.

Donc ce matin, attendant le refroidissement sans pour autant espérer la tiédeur, j'ai lu ce qui était écrit sur la boîte de thé. Je bois du thé depuis déjà plusieurs années et c'était la première fois que je consacrais ma curiosité à la lecture de ce genre de texte. Je me suis plus particulièrement consacré à la partie dont la raison d'être est de nous inciter à acheter celui-ci plutôt qu'un autre. Je l'ai lue plusieurs fois avant de saisir que je n'en comprenais pas le sens. Des adjectifs à ne plus savoir quoi en faire (savoureux, profond, exotique, mystérieux, ancestral, florale, subtil...). Des formules qui ne permettraient même pas d'avoir la moyenne au brevet des collèges ("a conservé l'esprit métissé des denrées exotiques..." et autres "avec cette recette à l'âme slave, Lipton vous invite à vous évader sur les traces des caravanes légendaires"). Je peux vous dire que dès le début j'ai tenu à mettre les chose au clair, il n'était pas question que les chameaux entrent dans la cuisine.  

A partir de rien ou si peu

Au temps où l'ourang-outan hésitait. Le temps qu'une balle le frappe en plein front. Sa chute exécutée, ses bras enfin touchaient le sol. Parfois son crâne craquait. Un bruit que personne n'entendait. Ou alors, sa tête rebondissait sur la terre recouverte de feuilles. Quoi qu'il en soit, il finissait par ne plus bouger. Il n'avait pas le choix. Sa mort commençait sans avoir le temps de toucher la fin de sa vie, ne serait-ce que d'un oeil. Il ne revoyait pas sa vie en accéléré. Il n'avait pas de dernière pensée. A qui aurait-il pensé? Aurait-il hésité si il en avait eu le temps? Peut-être que refusant de choisir, il n'aurait pensé à rien. Il n'aurait pensé à personne. Qui l'aurait su?
Il arrivait, qu'après avoir été frappé en plein front, une sorte de malchance le maintienne entre deux branches. Il était tout aussi mort mais sans toucher le sol. Dans cette position, si ce n'est les gouttes de sang qui quittaient son crâne, on pouvait le croire vivant. La tête en bas, il donnait l'impression de se balancer. Ce n'était que le vent qui accompagnait le dernier élan de sa vie. Vus d'en bas, les détails échappaient au regard.   Il était pourtant mort. Pendant quelque temps encore, la souplesse de ses membres demeurait, entretenue par la chaleur du soleil, par l'humidité qui les rejoignait. Il atteignait un jour le stade de la rigidité. Les rafales des dépressions le malmenaient. Chaque jour le rongeait sans que pourtant d'un matin à l'autre il soit possible  de décrire ce qui avait changé. Ce qui ne laissait aucun doute, c'est qu'il allait pourrir, que toutes sortes de bestioles le grignoteraient jusqu'à ce que le vent disperse ce qui ne pouvait être digéré. Il ne resterait rien du temps où l'ourang-outan hésitait.
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jeudi 15 novembre 2012

A autre chose (20)

Notre vie est parsemée de premières fois dont parfois nous croyons nous souvenir. Les unes plus marquantes que les autres. Sans que l’on sache vraiment pourquoi, pour ce qui le concerne, sur sa frise du temps, il tient absolument à mettre un point qui signifie « Ce jour là, pour la première fois j’ai vu quelque chose qui m’a fait bander. » Peut-être que s’il pouvait, il mettrait une photo. Sa vie est un tel fouillis que des repères comme celui-ci donnent un semblant de cohérence. Quand on y réfléchi, pourquoi serait-on fier de cette manifestation physique qui échappe totalement à la volonté, à telle enseigne que parfois elle nous embarrasse.
Comme je sais qu’il n’osera pas, je vais prendre pied dans son intimité. Non que j’ai pu être le témoin de quoi que ce soit, mais j’ai la sensation de le connaître, d’avoir creusé avec lui, de l’avoir aidé à consolider la galerie qui passe sous le terrain vague. Je crois que, au moins au début, j’avais le même désir que lui de trouver quelque chose, de découvrir ce je ne sais quoi qui rendrait heureux. Je parle de son intimité mais je ne sais pas de quel droit. Je le connais, dis-je. Jusqu'où? Quelle est la limite à ne pas dépasser? Comment s'approcher de celui que l'on aime sans le blesser, sans le piétiner, sans lui faire peur. Je ne sais même pas si je peux m'approcher. Pour m'approcher de la vérité, je ne le connais pas. Bien sûr, je sais qu'il est comme ça, qu'il aime ceci et d'autres choses encore, qu'il peut, quand il s'en donne la peine, avoir de l'humour. Je pourrais aligner ce que je sais de lui le long de lignes, durant d'entiers paragraphes et pourquoi pas de chapitres. Peut-être découvrirais-je ce que je croyais ignorer. Je marcherai sur un sol de poussière vers la porte qui se trouve au fond du couloir. Je serai ce personnage qui n'atteint rien comme dans cette scène d'un film fait de lenteur et d'incompréhension dans lequel la caméra nous laisse deviner au loin une silhouette qui tremble dans la lumière du jour et que l'on suppose être celle du héros qui n'en finit pas de s'approcher de nous sans que l'on en soit certain, comme cette phrase qui n'en finit pas, dont le sens s'éffiloche à l'approche du point. 

mercredi 14 novembre 2012

A autre chose (19)

""Un visage dans le mouvement du jour. L'expression des yeux que j'ai gardé en moi. Cette impression d'être passé à côté de chaque jour. Je rassemble en moi les images, les gestes, les sourires comme si je tournais des pages. Si peu. Les pages blanches se succèdent. Je n'ai rien à y mettre. Je les regarde une à une. Même dans la lumière elles ne révèlent rien. J'essaye de me persuader qu'il y a un sens même si je ne le comprends pas. Dans le seul instant de ma vie j'essaye de rassembler ce que j'aime, ce qui me rassure. Enfant, seul dans la maison, je prenais d'assaut la chambre de mes parents et j'escaladais leur lit. Je me glissais entre les draps que le mouvement et la chaleur des corps avaient rendus à leur douceur. Je tirais sur les couvertures afin de pouvoir les enrouler autour de moi. Sous la surface de laine et de coton je façonnais une caverne, un refuge. Je m'y enfonçais et j'attendais. Il ne se passait jamais rien. La chaleur et le manque d'air me ramenaient à la surface. Ce n'était peut-être que l'envie d'être seul, d'accomplir un rituel inconnu des autres qui m'offrirait tout le temps de lui donner un sens. La répétition me donnait un plaisir. Et puis je retournais dans ma chambre.
"Je revis souvent ces dernières secondes". J'écris souvent cette phrase, elle est toujours en moi. Je ne comprends pas pourquoi je revis ce qui était presque la mort. Je ne sais pas ce que j'y cherche. Etre seul, me cacher dans des vestiges, dans le froid du passé. La vérité me fait souffrir. Le présent me fait souffrir. Ils disent que la vie continue. Qu'est-ce qui continue? Leur vie? Vivre serait une obligation. La vie serait plus fort que tout. Je cherche. Parfois j'ose pleurer et je me souviens que je suis moi. Même si elle m'est incompréhensible, elle est ma vie mais elle ne continue pas. Qu'aurais-je à justifier? Je ne sais pas pourquoi je retiens la violence, la colère, pourquoi je suis souvent loin de moi. Pourquoi ai-je continué à me réfugier jusqu'à l'étouffement?"

vendredi 26 octobre 2012

Tentative

Une étendue blanche, toute blanche. Je la traverse. C’est une sorte de désert qui a la forme d’un rectangle et qui pourrait faire croire à l’absence de pensée. Peut-être pourrait-il servir de drap aux fantômes de mes idées. Comme l’eau disparaît dans le sable, mes idées se sont perdues entre des lignes imaginaires. Pourtant, les pensées ne sont pas un flot. Elles sont intimes et vagabondent. Elles naissent d’images, de presque rien. Ce sont des créations que je stocke ou que j’expose. Je dois trouver les mots pour les faire apparaître, pour les partager.
Je noircis de mes pensées l’écran blanc. Ce n’est après tout qu’une tentative. A petit pas mon esprit s’est éloigné de ma plume. Livrée à elle-même, elle s’est laissée aller et, plat sur le bord du bureau, s’est fait oublier sans laisser de trace.

jeudi 25 octobre 2012

Mais c'est bien sûr

Une chronique de France culture m'a donné envie d'écrire ce qui suit.
Notre vie serait comme les mathématiques, la physique, de la chimie ou toute autre matière scientifique. La solution à nos problèmes serait une formule. Pas une formule par problème mais une seule et même formule qui serait à l'homme politique ce que la pierre philosophale est à l'alchimiste. Si cette formule change en fonction des circonstances, elle garde toujours son caractère universelle. Chacune d'elles s'impose comme une évidence, marquée au coin du bon sens. Une de ses particularités est qu'elle s'affranchit de tout débat, de toute remise en cause. C'est une vérité révélée.
"Le choc de compétitivité" est la dernière formule en date. Répétée à l'envie, en toute circonstance, dans tous les débats et par tout un chacun, elle est devenue un gimmick, une incantation que l'on annone sans plus s'interroger sur son sens, sur son contenu. Ah mais oui, où avais la tête, mais c'est bien sûr le choc de compétitivité qu'il nous faut. La formule se suffit à elle-même. Sa particularité est qu'elle concentre en son sein toute la violence d'un modèle de société qui s'impose à nous. "Le choc" c'est quoi? Une claque dans la gueule, un coup de pied dans le cul, une décharge électrique à destination de notre cerveau? A bien y réfléchir, cette formule est un pléonasme. La compétitivité est un choc, une sanction, un couperet. Elle a l'avantage d'éviter de s'interroger car elle est présentée comme étant une urgence. C'est un concept conservateur qui fait fi des remises en cause, qui n'aborde pas le fond mais tente de rafistoler. La compétitivité n'a que faire de la démocratie. Elle est à l'économie ce que l'horizon est à la ligne d'arrivée.  
Je reviendrai un autre jour sur la formule du pain au chocolat dérobé. 

mercredi 24 octobre 2012

A autre chose (18)

« Je vois ma vie comme un terrain vague. De l’herbe, des pierres, des résidus, le vent, l’usure et l’abandon. Aucune envie d’y faire pousser quoi que ce soit, d’y ériger une quelconque construction. J’ai une pelle et je creuse, persuadé de trouver quelque chose que je pourrais brandir en criant « Voilà, c’est moi ». La sensation d’être autre chose, de vivre à côté de moi. »

Dès son plus jeune âge, il a eu la certitude d’avoir une vie intérieure intense. Comme si il ne pouvait pas se contenter de vivreMême si il sait que cela est vain, il recherche toujours les mots. Des mots qui s’imprègneraient, des mots dont il serait proche, des mots qui seraient comme des larmes d’une troublante transparence et qui ne sécheraient jamais. Il ne renonce pas à trouver des mots qui seraient elle, qui seraient lui. Des mots dans lesquels ils pourraient se glisser et se blottir dans leur ombre. Pourtant, ce qui est en lui se méfie des mots, la sensation de s’y trouver à l’étroit. Il ressent parfois une frustration de ne pouvoir exprimer la force, la violence, la douceur, le calme qui le traversent, claquent et le transpercent. Ce n’est peut-être que son âme qui lui échappe. Elle est l’eau que l’on devine retenue par un barrage

« Et j’ai eu huit ans. C’est l’âge auquel je crois me souvenir avoir fait le lien entre mon cerveau et mon pénis dont à l’époque j’ignorais le nom. Je ne l’appelais pas alors que ma mère l’affublait de surnoms ridicules et niais dont j’ai encore honte aujourd’hui. Ce devait être une sorte de castration morale. Si j’étais son fils, je ne devais pas être un homme. C’est du moins ainsi que je l’analysais. »   

Bureau

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Ce matin, je ne sais pas pourquoi, en arrivant au bureau je me suis souvenu de Podgorny, Nikolaï Viktorovitch Podgorny. Il est probable que peu de personnes s'en souviennent. Il était copain avec Alexis Nikolaïevitch Kossyguine et Andreï Gromyko dont le nom me faisait rire quand j'étais petit.

mardi 23 octobre 2012

A autre chose (17)

Il a toujours eu, et ce dès son plus jeune âge, ce fantasme de l’amour courtois se nourrissant de poèmes, de regards qui frôlent l’être aimé, de pensées secrètes. Sorte de lévitation qui mène à cette frustration faite de douleur et de renoncement.  C’est en ce sens que ce premier amour fut peut-être le plus parfait, du moins de son point de vue. Il ne sait pas comment a pris fin ce premier amour. Un déménagement, une lassitude, un désintérêt unilatéral, l’usure du quotidien…Si l’on exclut les ruptures brutales qui sont liées à un évènement conjoncturel, la fin d’un amour est aussi mystérieuse que le début. Nous nous levons le matin et c’est en croisant l’autre, terme un peu brutal, dans le couloir qui relie la chambre à la salle de bain que nous aurions la révélation. Nous ne l’aimerions plus.  C’est pourtant un matin comme beaucoup d’autres. Nous l’aimions hier soir en éteignant la lumière et ce matin, c’est fini. Notre amour aurait profité de la nuit pour s’enfuir, pour aller ailleurs. Avec le soleil qui se lève, nous n’aimerions plus personne. Nous ne le désirerions plus. Nous ne lui trouverions plus aucun charme. Nous irions jusqu’à nous demander comment nous avons pu l’autoriser à nous toucher. Mais nous sommes allés jusqu’à la salle de bain l’air de rien. Nous avons refermé la porte. Nous nous sommes assis sur le tabouret près du lavabo. Tout en regardant goutter le robinet nous n’avons pensé à rien, sidérés que nous sommes. L’amour serait un tas de sable. Nous irions je ne sais où, au loin, là-bas, hors de vue, chercher grain par grain de quoi le faire grandir. Et puis, peut-être fatigué, inattentif nous laisserions le vent éroder notre construction. Bien sûr que non, ce n'est pas ça. Les mots ne sont jamais que des synonymes. Nous nous obstinons à choisir des mots. Nous parvenons parfois presque à le décrire.  Je ne parviens pas à concevoir que d'un amour il ne puisse rien rester si ce n'est des souvenirs. L'amour se fige dans les souvenirs.

« Et puis, je ne sais pas. Marlène a disparu. Peut-être ai-je tenté de la garder en moi malgré son absence. Le temps a joué son rôle de pierre ponce. Son visage s’est estompé pour finir par disparaître. Je ne lui ai jamais parlé. Je ne l’ai jamais touchée. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir approchée. Elle n’a pourtant jamais été un simple souvenir. Je ne pense pas tous les jours à Marlène mais son prénom est une boîte qui est toujours presque vide. Je crois que c’est avec elle qu’est née mon ambition d’être poète. A défaut de savoir écrire, mon esprit l’était. Sans être capable de l’identifier, je savais qu’il y avait quelque chose au fond de moi qu’un jour il faudrait que j’aille chercher. »

Sexéco

Une élue étiquetée écologiste a été mise en examen pour blanchiment d'argent et fraude fiscale. Sans que j'en discerne l'intérêt, plusieurs journaux en ont profité pour nous informer que cette élue sur internet vendait des sextoys bio. Il n'empêche que ce fait a alimenté ma réflexion. Je me suis demandé si il y avait une façon "développement durable" de faire l'amour. J'ai passé en revue chaque étape du processus. Il ressort de cette étude attentive que l'amour, que nous le fassions, que nous l'éprouvions, n'est qu'énergie renouvelable, exploitation de ressources inépuisables, création de sensations, d'innovations. L'amour nait à partir de rien et devient tout.
Pour tout dire, je n'avais à l'origine pas l'intention de traiter ce sujet de cette façon. L'ambiance de cette chronique devait être proche de celle de l'illustration. Et puis je me suis dit que j'allais sombrer. Ce qui attire mon regard ne dicte pas toujours ma pensée.   

lundi 22 octobre 2012

A autre chose (16)

« Même si je sais que personne ne lira ces lignes, je devine qu’il me sera difficile de me livrer, d’écrire ce que je suis. Mes doigts hésitent déjà. De quoi ai-je peur puisque je ne lirai pas ce que j’écris ? Mes faiblesses, mes trahisons, mes lâchetés, mes renoncements. Ils sont pourtant une part de ce que je suis. Comme de la broussaille que le vent agite dans un terrain vague, ils occupent le terrain de mes pensées. Ma connaissance de chaque méandre de mon cerveau me permet de les éviter mais je sors parfois épuisé de mes pérégrinations. C’est comme si une partie de mon cerveau était une cinémathèque où s’entasseraient des piles de boîtes dans lesquelles j’aurais pris soin de ranger des films en super 8. Une prise de vue incertaine, des images tremblantes, floues, des travellings nerveux. Écrit au feutre noir sur une étiquette, le titre de chaque bobine. Leur rangement ne répond à aucun ordre qui me soit connu. De nombreux titres commencent par « Premier » ou « Première fois ». « Premier amour ».
« Mon premier amour s’appelait Marlène. C’est ainsi que les autres l’appelaient. Nous ne nous sommes jamais adressé le moindre mot. J’avais l’âge où les filles ne sont presque plus une autre forme de garçon mais pas encore ces êtres incompréhensibles dont il faut se méfier. Je ne savais pas ce qu’était l’amour mais elle fut la première à retenir mon attention. J’osais à peine la regarder. Sa seule présence me suffisait. Elle était la douceur de mes jours, mon secret. Je n’imaginais rien. Je me contentais de la garder en moi. Je ne savais pas ce qu’était l’amour mais il était là. Je le vivais. C’était le mien. Cette forme d’amour que l’on ne partage pas, même pas avec l’être aimé. L’amour est un sentiment spontané, né de rien. Je ne sais pas si Marlène avait remarqué quelque chose mais c’est la première à m’avoir transmis ces frissons qui vous rendent heureux. Je n’ai pas le souvenir de m’être inquiété de savoir si elle éprouvait quelque chose pour moi ou si le simple fait de me regarder la faisait vibrer. L’amour était un plaisir solitaire. Solitaire mais pure, poétique, romantique, détaché de toute contingence corporelle, absolu. Blottie dans le reflet de mes yeux, elle restait à l’abri de mes paupières pour la nuit. »

dimanche 21 octobre 2012

A autre chose (15)

Il aurait presque envie de sourire en relisant cette dernière phrase. Il se lève et fait les quelques pas qui le séparent de la chaise. Il la regarde. Un objet fait de tissu et de métal qu’ils avaient détourné, fait dévier de sa fonction. Cette manie de vouloir donner un sens, une signification à ce qui n’en a pas. Cette chaise devient une bouée sentimentale. Elle entretient son goût du fétichisme. Il parvient à s’en amuser. Il laisse défiler les images. Il se concentre sur son visage. Il était fasciné par ce qu’il pouvait y lire. Une fois qu’elle avait ferré ce frisson qui allait la faire vibrer, elle ne le lâchait plus. Elle devenait un concentré d’énergie qui n’avait de cesse que d’extirper ces quelques secondes de jouissance. Il ressentait parfois cette impression d'être un objet entre ses mains, ce qui ne lui déplaisait pas. Sans aller jusqu'à se l'avouer, il en était plutôt fier.
 
Dehors le jour s’avance. Il regarde par la fenêtre. Il s’accorde un peu de présent. Dans le ciel, quelques nuages blancs finissent de s’étirer. Ils perdent leur forme, semblent s’étioler, prêt à disparaître. Et puis, avec lenteur, comme les cellules d’un corps dont il ne verrait qu’une partie, ils se divisent. Leurs contours s’affirment et projettent d’autres ombres dans la rue où défile la vie de tous les jours. Il va bien falloir qu’il y retourne, qu’il redevienne une partie d’un tout. Il mêlera à nouveau son histoire aux autres. Que pourrait-il raconter sans eux ?

mercredi 17 octobre 2012

A autre chose (14)

Il a toujours cette tendance à plonger son romantisme dans le désespoir. Il espère que cela le rendra plus beau, encore plus définitif. Il navigue dans les vapeurs de l’adolescence, ce qui peut le rendre plus touchant, du moins pendant un certain temps. Il ne faut pas s’y tromper. Il a déjà été heureux. Il a déjà aimé. Il a déjà été aimé. Ce qu’il n’a pas encore écrit, mais il lui reste plusieurs heures pour le faire, c’est qu’il garde en lui cette sensation de ne jamais s’être laissé aller à l’amour, de ne jamais s’être offert sans réserve. Avec elle, il savait qu’il allait y parvenir. Au début, c’était en pointillé. Il s’offrait des voyages, des séjours dans la marge. Il était en quelque sorte un intermittent du laisser-aller sentimental.

« Je ne sais pas comment d’un presque rien est né ce furieux besoin d’aimer. La passion m’a toujours été étrangère, ce qui en soi n’est pas une tare. Mais j’éprouvais, peut-être à nouveau, ce besoin d’être heureux, de ressentir. Certainement détecté par des capteurs d’une extrême sensibilité, je découvrais que cette réciproque histoire de cul n’en était plus tout à fait une. Je l’ai découvert le jour où la tenir simplement dans mes bras me suffisait. Je vivais ce moment. Tout ce qui me constituait, tout ce qui faisait que j’étais moi était là en train de la serrer, de la respirer. C’était comme si nos cellules, nos atomes cherchaient à se mêler. Je n’ai pas eu peur. »

« Je ne sais pas pourquoi, mais cela me rappelle la plage. Je n’ai jamais aimé me prélasser sur le sable. Je ne peux rien y faire, même pas penser. C’est le lieu de l’inconfort, de la vacuité, du néant, de la négation. Tous ces grains ne m’inspirent rien. Pourquoi en vouloir à cette plage par ailleurs tant prisée, tant espérée ? Ce sont les vagues qui m’attirent. Les vagues qui grondent, qui m’imposent leur énergie. Je m’avance vers elles à la recherche de celle qui m’emportera, me submergera, à laquelle je n’opposerai aucune résistance. Je deviens un ingrédient de cette soupe agitée. Je n’ai plus de point de repère. Et puis, comme un chat qui en aurait assez de jouer avec sa proie, la vague me rejette sur le sable. Etourdi, heureux d’être sain et sauf, je passe la langue sur mes lèvres mouillées pour contenter tous mes sens. »

A fond

Toshio Saeki

"La nuit, me promenant dans Paris, d’imaginer ces milliers de fentes sous les jupes, ces clitoris, ces seins gonflés, ces ventres féconds, ces bourses ballantes, ces queues en mouvement, ces fessiers roulant, ces délires rodant, tout le sang grondant dans les veines, en tout lieu, à toute heure, d’évoquer cette agitation internationale m’épuise ; puis me métamorphose dans l’enfant d’hier qui regardait le ciel constellé à perdre l’équilibre, pris de vertige devant l’immensité de l’intrigue."

Certainement, je suis par hasard tombé sur ces lignes qui sont extraites d'un texte de Frédéric Joignot dans lequel il se demande pourquoi la reproduction est-elle sexuée. Si je les ai copiées-collées c'est qu'elles expriment à la perfection les pensées qui souvent me traversent la tête quand je me promène en ville. Comme si j'avais besoin d'être rassuré, j'aime savoir que d'autres aussi s'égarent. En revanche, cela ne m'épuise pas mais me fait sourire. J'aime cette idée de frénésie sexuelle qui reste circonscrite à mon esprit et reste sans effet sur le reste de mon corps. C'est à peine si mon cerveau se trouve à l'étroit. Ces pensées ne sont que très rarement accompagnées d'illustrations. C'est un érotisme dématérialisé.Un souffle sur la peau.

C'est tout

Il entre. Elle est là. Il l'espérait. Parmi les autres livres. Derrière elle, des rayons qui semblent lui prodiguer une chaleur. Celle des mots dans tous les sens, celle des premières pages qui ont assez de souffle pour entretenir les braises. Il n'a lu aucun de ces livres. Il regarde les couvertures qui forment une mosaïque. Il lit les titres. Certain lui donnent envie de tourner les pages. Elle lui a dit que parfois toute l'énergie, toute l'âme de l'auteur se trouvait dans le titre. On ne le découvrait qu'après avoir lu le livre. Il s'approche. De son regard, elle froisse son angoisse qui roule comme une boule vers la foule. Elle disparaît entre les pieds qui se précipitent sur le trottoir. Il sera toujours temps.

lundi 15 octobre 2012

A autre chose (13)

« Avec elle, les choses ont pris leur temps. Au début, ce fut purement sexuel. Ce ne fut que purement sexuel. Pour tout dire, j’ai commencé par curiosité, sans arrière pensée. Une aventure qui était à peine le reflet du présent et qui allait se terminer dans un bruit de porte. Et sans que je sache pourquoi, même aujourd’hui, j’ai continué. Comme si la première fois fut déjà une habitude. Même si elle n’était pas contre, je n’ai pas le souvenir qu’elle ait fait quoi que ce soit pour que cet épisode pilote devienne un feuilleton fleuve. Sans en avoir conscience, j’étais dès le premier jour sous perfusion. Elle entrait en moi goutte après goutte. Elle se mêlait à mon sang, gonflait mes veines. Pendant de longs mois, je n’ai rien ressenti de particulier. Pas de sensation de chaleur. J’étais comme ces fumeurs qui se targuent de pouvoir arrêter quand ils veulent ».

Il regarde ces quelques lignes sur fond blanc sans oser les relire. Il sait qu’il ne parviendra pas à raconter cette histoire. Dans une histoire d’amour, les mots sont de trop.
« Dans ma vie, j’ai souvent été presque. Presque heureux, presque amoureux, presque intelligent, presque beau, presque élégant. Presque est un mot curieux. C’est un cocktail composé d’absurde, de désespoir, de lassitude et de dérision. Il donne pourtant l’impression d’être vide de sens, d’être inutile. Une sorte de miroir mesquin qui ferait ressortir les rides et les boutons. Alors il n’y avait pas de raison qu’avec elle il en aille différemment. Cette relation était presque quelque chose. »

Comme souvent, il exagère. Probablement. Il a depuis longtemps ce mot en réserve. Il lui trouve une certaine beauté. "Presque" pourrait effectivement être le résumé d'une vie mais pas de la sienne. Il en a extrait l'incertitude, l'imperfection. Presque lui donne envie de vivre demain. Presque est une frustration qui le fait vibrer, qui le maintient dans la création.