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mercredi 19 décembre 2012

A autre chose (27)



Il s'est endormi. Il va rêver. Je regarde son visage. Rien ne laisse deviner. Ses pensées ont terminé leur voyage. Elles pourraient être rangées quelque part dans son cerveau. Le sommeil va en éliminer certaines. D'autres vont s'incruster, se lover dans les méandre. Elles seront prêtes à resurgir, à diffuser le trouble. Elles vont rencontrer des congénères. Elles se compléteront. A son réveil, l'une d'elle devancera toutes les autres. A moins que ce ne soit une nouvelle pensée. Une pensée qui l'étonnera, dont il ne se savait pas capable. J'aimerais tant que sa mémoire lui offre un répit, lui cache la vérité le temps de l'oubli. Pourquoi nous souvenons-nous de ce qui nous fait souffrir? Avec le jour, le manque va le laisser sans force. Celui que l'on aime nous manque. Il nous manque à chaque instant. Comme si parfois sa présence ne nous suffisait pas. Comme si l'amour était une incertitude. Il avait conscience, sans en comprendre le sens, que son corps, son cœur, son âme, son souffle, son amour ne lui suffisaient pas. Il était cet alpiniste qui, ayant atteint le plus haut sommet du monde, est persuadé qu'il en existe un autre bien plus haut, quelque part. Il ne parvenait pas à se défaire de cette insatisfaction.  Mais à cet instant, les yeux fermés, il pourrait avoir tout oublié. Ses mains reposent sur le sol. La tête posée sur son épaule, il respire avec régularité. Sa joue n'attend qu'un baiser.

vendredi 14 décembre 2012

A autre chose (26)

Cette goutte avalée, elle devait attendre que son amant lui présente à nouveau un membre rigide, prêt à l’emploi. Elle ne savait jamais combien de temps cela allait prendre. Elle avait toujours le temps et savait ne montrer aucune impatience. Elle devait lui transmettre son désir par des regards, des gestes, des sons. Elle allait faire remonter des profondeurs la sève, faire revenir le sang chaud qui à nouveau allait s’engouffrer dans cette tige. En cet instant, elle regardait avec tendresse ce bout de chair qui se balançait doucement et qui échappait à la volonté de son propriétaire. Elle restait persuadée qu’en matière de sexe l’homme était programmé et qu’elle avait le pouvoir de modifier, de faire évoluer ce programme. Le pendentif était à portée de son souffle. L’air chaud qui sortait de sa bouche faisait osciller le balancier. Le temps se resserrait. La virilité, en attente comme un avion en bout de piste, était à quelques centimètres de sa bouche. Elle souriait. Elle pouvait le mordre, le dévorer, le prendre dans sa bouche comme une carnassière. Elle l’embrassait, lui donnait des coups de la pointe de sa langue. Elle sentait affluer la salive qu’elle laissait couler le long de cette pointe encore timorée. Elle le regardait droit dans les yeux et souriait. Elle souriait de le voir ainsi à sa merci, elle souriait de savoir qu’il était là pour elle. Elle souriait parce que c’était lui. Bien qu’elle sache faire preuve des suggestions les plus convaincantes, il arrivait qu’il ne parvienne pas à remonter la pente. Elle se moquait alors, l’agaçait. Elle lui disait que c’était peut-être la dernière fois. Elle ne faisait que lire dans son désarroi. Il pensait souvent à cette dernière fois.  Si près de ce lieu de rencontre de toutes les morts, il aimerait écrire un texte de ce genre.

lundi 10 décembre 2012

A autre chose (25)

 


Elle était fière de son cul et ne manquait pas une occasion de l'offrir à son regard. Elle se mettait à quatre pattes et écartait les cuisses. Elle ne tardait pas à le sentir s'enfoncer en elle sans difficulté. Son sexe en quelques secondes se transformait en marécage, en zone inondée. Ce qu'elle aimait, parfois et elle le lui demandait, c'est qu'il se répande en elle rapidement, en quelques secondes. Il le faisait très bien. Il restait toujours en dessous de la minute. Aussitôt terminé, elle se mettait sur le dos et gardait ses jambes repliées sur son ventre pour ne pas laisser s'échapper une seule goutte. Elle jouirait plus tard. Lui, comme d'habitude allait traverser une sorte de no man's land de désir. Il allait pendant un temps plus ou moins long ne plus avoir envie de rien. A genoux, il s'approchait d'elle et fermait les yeux. Il s'offrait à son tour. Il se laissait aller à cette liberté, accompagné d'un sourire d'étonnement. La simplicité du plaisir. Le plaisir d'être vulnérable, d'abandonner, de capituler. Être heureux de se livrer à celle qu'on aime.

Elle le prenait dans sa main et le pressait pour en extraire jusqu'à la dernière goutte. Avant que cette queue, elle aimait prononcer ce mot, ne redevienne molle et reprenne cette forme incertaine qui la faisait ressembler à toutes les autres, elle lui demandait de s'approcher de son visage. Elle ouvrait sa bouche et posait la pointe de sa langue sur ce gland qu'il lui proposait. La dernière goutte entamait le voyage jusqu'au fond de sa gorge. Elle résistait à l’envie de le prendre dans sa bouche et de sucer ce beau fruit gorgé de sang que les dernières palpitations faisaient encore vibrer. Elle savait qu’elle le ferait plus tard. Elle aimait prendre dans sa bouche l’homme qui l’avait pénétrée et celui là plus particulièrement. Aucun de ceux qu’elle avait connus n’était allé si profondément en elle. Elle aimait cette sensation de se sentir remplie.

jeudi 6 décembre 2012

A autre chose (24)

Dans cet appartement qui se vide, il lui reste les mots pour évoquer, pour se souvenir, pour se raconter à lui même son histoire, pour découvrir ce qui lui a échappé. Il aligne des souvenirs, que des souvenirs. Une ancienne réalité qui n'a plus de consistance. Il est là avec cette douleur qui s'accroche à lui, déforme son âme. Il aimerait tant se souvenir avec tendresse. L'amour ne vit pas du passé. Il est en équilibre sur l'instant présent. Il n'est ni avant ni après. Comme notre souffle. Il a oublié que l'amour peut faire souffrir, transformer chaque instant en douleur à laquelle on ne parvient pas à échapper. Les souvenirs ne sont là que pour rappeler son absence. Loin d'elle. Tout a disparu. Sa voix, son odeur, ses gestes, son regard. Plus rien ne lui est destiné.
La lumière décline. Le soleil se rapproche de l'horizon. Les ombres se cachent. La profondeur des pièces s'estompe. Les détails du plancher disparaissent, laissant une surface qui maintenant semble plane sans  plus de rainures. Pourtant, la poussière des derniers jours s'y cachent.

mardi 4 décembre 2012

A autre chose (23)


"La violence des corps, des gestes. Pour rejoindre la passion, la retrouver, se laisser entraîner, emboîtés, encastrés, enchevêtrés, mélangés, enroulés, enserrés. Cette envie d'être et de rester en elle. Arrivait ce moment où nous retombions de part et d'autre. Nous attendions. Le silence, sans savoir qui allait parler, quels mots. Nous ne parlions jamais de ce que nous venions de faire. C'était peut-être inutile. Pour en dire quoi? Elle m'avait transporté. J'avais à chaque fois cette impression de découverte, d'autre chose. Je voulais lui dire et je me contentais de la regarder. Dans la douceur des draps froissés, je sentais la chaleur de son corps me quitter. Je ne pouvais retenir l'intensité.  Dans ces moments de dérive, comme porté par un courant d'apaisement, j'exposais ma nudité. Je me préférais allongé, sans défense, sans arrogance. Je recherchais la vulnérabilité. J'étais peut-être moi aussi une origine. Je voulais qu'elle me regarde, qu'elle me trouve beau, qu'elle puise en moi un autre désir, qu'elle me ranime, qu'elle me fasse sortir de ma torpeur, de cet après. Une sensation de vide, comme si j'avais épuisé tout le désir qui était en moi." 

mardi 27 novembre 2012

A autre chose (22)

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Il m’arrivait l’été, à l’heure où le chant des oiseaux précède les lueurs du matin, de me lever et, nu, d’aller faire quelques pas dans le jardin. Je sentais sur ma peau la fraîcheur de la nuit qui se retirait. Je marchais dans l’herbe. Je sentais la rosée qui ruisselait sur mes pieds. J’attendais de frissonner et je rentrais. Sans bruit, je remontais dans la chambre et me glissais dans le lit. Je devinais l’abandon de son corps, la chaleur du sommeil qui par ondes me réchauffait. Au hasard je posais ma main. Elle me semblait brûlante. Le froid de mes doigts provoquait un mouvement qui échappait presque à ma perception. Elle devinait. J’attendais, comme si j’hésitais.
Je la caressais. Je voyageais le long de ses formes. Son cou, ses épaules, son dos. Parfois, elle interrompait ma progression en se retournant. Comme lancée dans une piste de poudreuse, ma main passait entre ses seins, glissait sur son ventre. J’atteignais et gardais le sommet dans ma paume comme une gangue qui protège un fruit. Ses cuisses s’éloignaient l’une de l’autre. Une autre origine. Elle m’offrait sa douceur. Libre à moi. Comme un acteur dont les milliers représentations n’auraient pas colmaté toutes les brèches qui fissuraient sa confiance, il m’arrivait de ressentir l’appréhension de m’égarer en chemin, de ne soulever que de la poussière. Je caressais cette promesse de rose. Elle respirait de plus en plus fort. Elle gardait les yeux fermés. Je la regardais. Elle disait oui comme si elle avait peur que s’évanouisse ce qu’elle espérait. Peut-être inquiète, elle posait sa main sur mon doigt pour le guider, pour qu’il ne se perde pas en route. Je redécouvrais la fragilité du plaisir. Même simple accessoiriste, j’aimais sentir ce plaisir qui semblait remonter des profondeurs avec une violence qui sans cesse m’étonnait et me comblait.

lundi 19 novembre 2012

A autre chose (21)

"La première fois que j'ai fait l'amour. Quelque soit la façon dont cela se passe, on utilise cette expression. Si je rassemble l'ensemble des éléments de cette première fois, ce que j'ai fait ne ressemblait en rien à l'amour. J'étais avec celle qui avait accepté. Tout s'est déroulé comme si j'avais suivi les recommandations d'une note technique. J'étais appliqué. L'envie de bien faire. J'étais alors persuadé que faire l'amour devait toujours se terminer  de la même façon. Pendant longtemps j'ai fait l'amour en ayant cette impression d'être seul. Je connaissais l'envie, le désir. Dans la mesure du possible, j'essayais de choisir les jeunes filles, puis les femmes. J'étais très impliqué pendant la phase de séduction. Je crois que je faisais preuve d'une réelle sincérité. Mais malgré tous mes efforts, séduire me suffisait. Bien sûr, la plupart du temps je passais à l'étape suivante. Je n'aimais pas décevoir. Je respectais les conventions. Pour tout dire, je ne savais pas comment ne pas dire oui. Je me serais pourtant contenté de presque faire l'amour. Et puis, pour ne pas renoncer totalement, pour préserver cette parcelle d'intimité, j'avais décidé que je jouirai presque. Au début, l'échec était systématique. A mon grand étonnement, je me suis acharné. Le triomphe d'une certaine volonté. Cette maîtrise était diversement appréciée. Je ne sais pas si tout cela était lié mais les périodes d'abstinence volontaire devinrent fréquentes et prolongées."
Il se demande si ces détails sont bien utiles. Ce sont des riens, des pas grand chose mais c'est aussi lui. Dans les recoins, derrière le lit, au fond d'un tiroir, dans les plis d'un rideau.

jeudi 15 novembre 2012

A autre chose (20)

Notre vie est parsemée de premières fois dont parfois nous croyons nous souvenir. Les unes plus marquantes que les autres. Sans que l’on sache vraiment pourquoi, pour ce qui le concerne, sur sa frise du temps, il tient absolument à mettre un point qui signifie « Ce jour là, pour la première fois j’ai vu quelque chose qui m’a fait bander. » Peut-être que s’il pouvait, il mettrait une photo. Sa vie est un tel fouillis que des repères comme celui-ci donnent un semblant de cohérence. Quand on y réfléchi, pourquoi serait-on fier de cette manifestation physique qui échappe totalement à la volonté, à telle enseigne que parfois elle nous embarrasse.
Comme je sais qu’il n’osera pas, je vais prendre pied dans son intimité. Non que j’ai pu être le témoin de quoi que ce soit, mais j’ai la sensation de le connaître, d’avoir creusé avec lui, de l’avoir aidé à consolider la galerie qui passe sous le terrain vague. Je crois que, au moins au début, j’avais le même désir que lui de trouver quelque chose, de découvrir ce je ne sais quoi qui rendrait heureux. Je parle de son intimité mais je ne sais pas de quel droit. Je le connais, dis-je. Jusqu'où? Quelle est la limite à ne pas dépasser? Comment s'approcher de celui que l'on aime sans le blesser, sans le piétiner, sans lui faire peur. Je ne sais même pas si je peux m'approcher. Pour m'approcher de la vérité, je ne le connais pas. Bien sûr, je sais qu'il est comme ça, qu'il aime ceci et d'autres choses encore, qu'il peut, quand il s'en donne la peine, avoir de l'humour. Je pourrais aligner ce que je sais de lui le long de lignes, durant d'entiers paragraphes et pourquoi pas de chapitres. Peut-être découvrirais-je ce que je croyais ignorer. Je marcherai sur un sol de poussière vers la porte qui se trouve au fond du couloir. Je serai ce personnage qui n'atteint rien comme dans cette scène d'un film fait de lenteur et d'incompréhension dans lequel la caméra nous laisse deviner au loin une silhouette qui tremble dans la lumière du jour et que l'on suppose être celle du héros qui n'en finit pas de s'approcher de nous sans que l'on en soit certain, comme cette phrase qui n'en finit pas, dont le sens s'éffiloche à l'approche du point. 

mercredi 14 novembre 2012

A autre chose (19)

""Un visage dans le mouvement du jour. L'expression des yeux que j'ai gardé en moi. Cette impression d'être passé à côté de chaque jour. Je rassemble en moi les images, les gestes, les sourires comme si je tournais des pages. Si peu. Les pages blanches se succèdent. Je n'ai rien à y mettre. Je les regarde une à une. Même dans la lumière elles ne révèlent rien. J'essaye de me persuader qu'il y a un sens même si je ne le comprends pas. Dans le seul instant de ma vie j'essaye de rassembler ce que j'aime, ce qui me rassure. Enfant, seul dans la maison, je prenais d'assaut la chambre de mes parents et j'escaladais leur lit. Je me glissais entre les draps que le mouvement et la chaleur des corps avaient rendus à leur douceur. Je tirais sur les couvertures afin de pouvoir les enrouler autour de moi. Sous la surface de laine et de coton je façonnais une caverne, un refuge. Je m'y enfonçais et j'attendais. Il ne se passait jamais rien. La chaleur et le manque d'air me ramenaient à la surface. Ce n'était peut-être que l'envie d'être seul, d'accomplir un rituel inconnu des autres qui m'offrirait tout le temps de lui donner un sens. La répétition me donnait un plaisir. Et puis je retournais dans ma chambre.
"Je revis souvent ces dernières secondes". J'écris souvent cette phrase, elle est toujours en moi. Je ne comprends pas pourquoi je revis ce qui était presque la mort. Je ne sais pas ce que j'y cherche. Etre seul, me cacher dans des vestiges, dans le froid du passé. La vérité me fait souffrir. Le présent me fait souffrir. Ils disent que la vie continue. Qu'est-ce qui continue? Leur vie? Vivre serait une obligation. La vie serait plus fort que tout. Je cherche. Parfois j'ose pleurer et je me souviens que je suis moi. Même si elle m'est incompréhensible, elle est ma vie mais elle ne continue pas. Qu'aurais-je à justifier? Je ne sais pas pourquoi je retiens la violence, la colère, pourquoi je suis souvent loin de moi. Pourquoi ai-je continué à me réfugier jusqu'à l'étouffement?"

mercredi 24 octobre 2012

A autre chose (18)

« Je vois ma vie comme un terrain vague. De l’herbe, des pierres, des résidus, le vent, l’usure et l’abandon. Aucune envie d’y faire pousser quoi que ce soit, d’y ériger une quelconque construction. J’ai une pelle et je creuse, persuadé de trouver quelque chose que je pourrais brandir en criant « Voilà, c’est moi ». La sensation d’être autre chose, de vivre à côté de moi. »

Dès son plus jeune âge, il a eu la certitude d’avoir une vie intérieure intense. Comme si il ne pouvait pas se contenter de vivreMême si il sait que cela est vain, il recherche toujours les mots. Des mots qui s’imprègneraient, des mots dont il serait proche, des mots qui seraient comme des larmes d’une troublante transparence et qui ne sécheraient jamais. Il ne renonce pas à trouver des mots qui seraient elle, qui seraient lui. Des mots dans lesquels ils pourraient se glisser et se blottir dans leur ombre. Pourtant, ce qui est en lui se méfie des mots, la sensation de s’y trouver à l’étroit. Il ressent parfois une frustration de ne pouvoir exprimer la force, la violence, la douceur, le calme qui le traversent, claquent et le transpercent. Ce n’est peut-être que son âme qui lui échappe. Elle est l’eau que l’on devine retenue par un barrage

« Et j’ai eu huit ans. C’est l’âge auquel je crois me souvenir avoir fait le lien entre mon cerveau et mon pénis dont à l’époque j’ignorais le nom. Je ne l’appelais pas alors que ma mère l’affublait de surnoms ridicules et niais dont j’ai encore honte aujourd’hui. Ce devait être une sorte de castration morale. Si j’étais son fils, je ne devais pas être un homme. C’est du moins ainsi que je l’analysais. »   

mardi 23 octobre 2012

A autre chose (17)

Il a toujours eu, et ce dès son plus jeune âge, ce fantasme de l’amour courtois se nourrissant de poèmes, de regards qui frôlent l’être aimé, de pensées secrètes. Sorte de lévitation qui mène à cette frustration faite de douleur et de renoncement.  C’est en ce sens que ce premier amour fut peut-être le plus parfait, du moins de son point de vue. Il ne sait pas comment a pris fin ce premier amour. Un déménagement, une lassitude, un désintérêt unilatéral, l’usure du quotidien…Si l’on exclut les ruptures brutales qui sont liées à un évènement conjoncturel, la fin d’un amour est aussi mystérieuse que le début. Nous nous levons le matin et c’est en croisant l’autre, terme un peu brutal, dans le couloir qui relie la chambre à la salle de bain que nous aurions la révélation. Nous ne l’aimerions plus.  C’est pourtant un matin comme beaucoup d’autres. Nous l’aimions hier soir en éteignant la lumière et ce matin, c’est fini. Notre amour aurait profité de la nuit pour s’enfuir, pour aller ailleurs. Avec le soleil qui se lève, nous n’aimerions plus personne. Nous ne le désirerions plus. Nous ne lui trouverions plus aucun charme. Nous irions jusqu’à nous demander comment nous avons pu l’autoriser à nous toucher. Mais nous sommes allés jusqu’à la salle de bain l’air de rien. Nous avons refermé la porte. Nous nous sommes assis sur le tabouret près du lavabo. Tout en regardant goutter le robinet nous n’avons pensé à rien, sidérés que nous sommes. L’amour serait un tas de sable. Nous irions je ne sais où, au loin, là-bas, hors de vue, chercher grain par grain de quoi le faire grandir. Et puis, peut-être fatigué, inattentif nous laisserions le vent éroder notre construction. Bien sûr que non, ce n'est pas ça. Les mots ne sont jamais que des synonymes. Nous nous obstinons à choisir des mots. Nous parvenons parfois presque à le décrire.  Je ne parviens pas à concevoir que d'un amour il ne puisse rien rester si ce n'est des souvenirs. L'amour se fige dans les souvenirs.

« Et puis, je ne sais pas. Marlène a disparu. Peut-être ai-je tenté de la garder en moi malgré son absence. Le temps a joué son rôle de pierre ponce. Son visage s’est estompé pour finir par disparaître. Je ne lui ai jamais parlé. Je ne l’ai jamais touchée. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir approchée. Elle n’a pourtant jamais été un simple souvenir. Je ne pense pas tous les jours à Marlène mais son prénom est une boîte qui est toujours presque vide. Je crois que c’est avec elle qu’est née mon ambition d’être poète. A défaut de savoir écrire, mon esprit l’était. Sans être capable de l’identifier, je savais qu’il y avait quelque chose au fond de moi qu’un jour il faudrait que j’aille chercher. »

lundi 22 octobre 2012

A autre chose (16)

« Même si je sais que personne ne lira ces lignes, je devine qu’il me sera difficile de me livrer, d’écrire ce que je suis. Mes doigts hésitent déjà. De quoi ai-je peur puisque je ne lirai pas ce que j’écris ? Mes faiblesses, mes trahisons, mes lâchetés, mes renoncements. Ils sont pourtant une part de ce que je suis. Comme de la broussaille que le vent agite dans un terrain vague, ils occupent le terrain de mes pensées. Ma connaissance de chaque méandre de mon cerveau me permet de les éviter mais je sors parfois épuisé de mes pérégrinations. C’est comme si une partie de mon cerveau était une cinémathèque où s’entasseraient des piles de boîtes dans lesquelles j’aurais pris soin de ranger des films en super 8. Une prise de vue incertaine, des images tremblantes, floues, des travellings nerveux. Écrit au feutre noir sur une étiquette, le titre de chaque bobine. Leur rangement ne répond à aucun ordre qui me soit connu. De nombreux titres commencent par « Premier » ou « Première fois ». « Premier amour ».
« Mon premier amour s’appelait Marlène. C’est ainsi que les autres l’appelaient. Nous ne nous sommes jamais adressé le moindre mot. J’avais l’âge où les filles ne sont presque plus une autre forme de garçon mais pas encore ces êtres incompréhensibles dont il faut se méfier. Je ne savais pas ce qu’était l’amour mais elle fut la première à retenir mon attention. J’osais à peine la regarder. Sa seule présence me suffisait. Elle était la douceur de mes jours, mon secret. Je n’imaginais rien. Je me contentais de la garder en moi. Je ne savais pas ce qu’était l’amour mais il était là. Je le vivais. C’était le mien. Cette forme d’amour que l’on ne partage pas, même pas avec l’être aimé. L’amour est un sentiment spontané, né de rien. Je ne sais pas si Marlène avait remarqué quelque chose mais c’est la première à m’avoir transmis ces frissons qui vous rendent heureux. Je n’ai pas le souvenir de m’être inquiété de savoir si elle éprouvait quelque chose pour moi ou si le simple fait de me regarder la faisait vibrer. L’amour était un plaisir solitaire. Solitaire mais pure, poétique, romantique, détaché de toute contingence corporelle, absolu. Blottie dans le reflet de mes yeux, elle restait à l’abri de mes paupières pour la nuit. »

dimanche 21 octobre 2012

A autre chose (15)

Il aurait presque envie de sourire en relisant cette dernière phrase. Il se lève et fait les quelques pas qui le séparent de la chaise. Il la regarde. Un objet fait de tissu et de métal qu’ils avaient détourné, fait dévier de sa fonction. Cette manie de vouloir donner un sens, une signification à ce qui n’en a pas. Cette chaise devient une bouée sentimentale. Elle entretient son goût du fétichisme. Il parvient à s’en amuser. Il laisse défiler les images. Il se concentre sur son visage. Il était fasciné par ce qu’il pouvait y lire. Une fois qu’elle avait ferré ce frisson qui allait la faire vibrer, elle ne le lâchait plus. Elle devenait un concentré d’énergie qui n’avait de cesse que d’extirper ces quelques secondes de jouissance. Il ressentait parfois cette impression d'être un objet entre ses mains, ce qui ne lui déplaisait pas. Sans aller jusqu'à se l'avouer, il en était plutôt fier.
 
Dehors le jour s’avance. Il regarde par la fenêtre. Il s’accorde un peu de présent. Dans le ciel, quelques nuages blancs finissent de s’étirer. Ils perdent leur forme, semblent s’étioler, prêt à disparaître. Et puis, avec lenteur, comme les cellules d’un corps dont il ne verrait qu’une partie, ils se divisent. Leurs contours s’affirment et projettent d’autres ombres dans la rue où défile la vie de tous les jours. Il va bien falloir qu’il y retourne, qu’il redevienne une partie d’un tout. Il mêlera à nouveau son histoire aux autres. Que pourrait-il raconter sans eux ?

mercredi 17 octobre 2012

A autre chose (14)

Il a toujours cette tendance à plonger son romantisme dans le désespoir. Il espère que cela le rendra plus beau, encore plus définitif. Il navigue dans les vapeurs de l’adolescence, ce qui peut le rendre plus touchant, du moins pendant un certain temps. Il ne faut pas s’y tromper. Il a déjà été heureux. Il a déjà aimé. Il a déjà été aimé. Ce qu’il n’a pas encore écrit, mais il lui reste plusieurs heures pour le faire, c’est qu’il garde en lui cette sensation de ne jamais s’être laissé aller à l’amour, de ne jamais s’être offert sans réserve. Avec elle, il savait qu’il allait y parvenir. Au début, c’était en pointillé. Il s’offrait des voyages, des séjours dans la marge. Il était en quelque sorte un intermittent du laisser-aller sentimental.

« Je ne sais pas comment d’un presque rien est né ce furieux besoin d’aimer. La passion m’a toujours été étrangère, ce qui en soi n’est pas une tare. Mais j’éprouvais, peut-être à nouveau, ce besoin d’être heureux, de ressentir. Certainement détecté par des capteurs d’une extrême sensibilité, je découvrais que cette réciproque histoire de cul n’en était plus tout à fait une. Je l’ai découvert le jour où la tenir simplement dans mes bras me suffisait. Je vivais ce moment. Tout ce qui me constituait, tout ce qui faisait que j’étais moi était là en train de la serrer, de la respirer. C’était comme si nos cellules, nos atomes cherchaient à se mêler. Je n’ai pas eu peur. »

« Je ne sais pas pourquoi, mais cela me rappelle la plage. Je n’ai jamais aimé me prélasser sur le sable. Je ne peux rien y faire, même pas penser. C’est le lieu de l’inconfort, de la vacuité, du néant, de la négation. Tous ces grains ne m’inspirent rien. Pourquoi en vouloir à cette plage par ailleurs tant prisée, tant espérée ? Ce sont les vagues qui m’attirent. Les vagues qui grondent, qui m’imposent leur énergie. Je m’avance vers elles à la recherche de celle qui m’emportera, me submergera, à laquelle je n’opposerai aucune résistance. Je deviens un ingrédient de cette soupe agitée. Je n’ai plus de point de repère. Et puis, comme un chat qui en aurait assez de jouer avec sa proie, la vague me rejette sur le sable. Etourdi, heureux d’être sain et sauf, je passe la langue sur mes lèvres mouillées pour contenter tous mes sens. »

lundi 15 octobre 2012

A autre chose (13)

« Avec elle, les choses ont pris leur temps. Au début, ce fut purement sexuel. Ce ne fut que purement sexuel. Pour tout dire, j’ai commencé par curiosité, sans arrière pensée. Une aventure qui était à peine le reflet du présent et qui allait se terminer dans un bruit de porte. Et sans que je sache pourquoi, même aujourd’hui, j’ai continué. Comme si la première fois fut déjà une habitude. Même si elle n’était pas contre, je n’ai pas le souvenir qu’elle ait fait quoi que ce soit pour que cet épisode pilote devienne un feuilleton fleuve. Sans en avoir conscience, j’étais dès le premier jour sous perfusion. Elle entrait en moi goutte après goutte. Elle se mêlait à mon sang, gonflait mes veines. Pendant de longs mois, je n’ai rien ressenti de particulier. Pas de sensation de chaleur. J’étais comme ces fumeurs qui se targuent de pouvoir arrêter quand ils veulent ».

Il regarde ces quelques lignes sur fond blanc sans oser les relire. Il sait qu’il ne parviendra pas à raconter cette histoire. Dans une histoire d’amour, les mots sont de trop.
« Dans ma vie, j’ai souvent été presque. Presque heureux, presque amoureux, presque intelligent, presque beau, presque élégant. Presque est un mot curieux. C’est un cocktail composé d’absurde, de désespoir, de lassitude et de dérision. Il donne pourtant l’impression d’être vide de sens, d’être inutile. Une sorte de miroir mesquin qui ferait ressortir les rides et les boutons. Alors il n’y avait pas de raison qu’avec elle il en aille différemment. Cette relation était presque quelque chose. »

Comme souvent, il exagère. Probablement. Il a depuis longtemps ce mot en réserve. Il lui trouve une certaine beauté. "Presque" pourrait effectivement être le résumé d'une vie mais pas de la sienne. Il en a extrait l'incertitude, l'imperfection. Presque lui donne envie de vivre demain. Presque est une frustration qui le fait vibrer, qui le maintient dans la création.

mercredi 10 octobre 2012

A autre chose (12)

Il se relit et se demande s’il va conserver cette dernière phrase. Il sait que personne ne va la lire mais sa pudeur l’empêche de parler de façon réaliste de ce que sa mère appelait « les choses du sexe ». C’est d’ailleurs à ça que s’est résumée son éducation en la matière. Il savait qu’il y avait des choses et que ces choses étaient en relation avec le sexe. Pendant de nombreuses années, seul avec son sexe, il ignora ce que pouvait être ces choses. Il n’établissait aucune relation entre ce sexe et son environnement. En revanche, c’est à l’âge de huit ans, en allant voir un film au LEM, qu’il put établir de façon irréfutable que ce qui se trouvait entre ses jambes bénéficiait d’une grande autonomie. 
Pour la première fois, il allait au cinéma. Il ne se souvient pas du titre du film ni de l'histoire. Il conserve le souvenir des images du hall d'entrée, des affiches de couleur,  traversées par la mention "Prochainement", des photos sur les murs sensées vous renseigner sur l'intrigue du film, de la guérite dans laquelle une femme vous demandait "Balcon ou orchestre?", "Plutôt au milieu ou sur le côté?" Probablement accompagné par l'ouvreuse, il s'est assis dans le fauteuil qui devait être rouge. C'est en regardant une scène entre une femme et un homme qu'il a senti son sexe se dresser. Il s'est interrogé. Regarder cette intimité sur l'écran lui avait plu. Il allait pendant longtemps se la repasser et constater qu'elle provoquait toujours la même réaction. Avec le temps, il allait compléter sa cinémathèque, l'enrichissant à l'occasion de productions personnelles. 

mardi 9 octobre 2012

A autre chose (11)


 "J'attends. Les écouteurs du lecteur sur les oreilles, les sons de l'extérieur me parviennent avec moins d'intensité. Certains se perdent en route. D'habitude je suis le seul à attendre à cette heure là. Ma vie de tous les jours est faite d'habitudes. Je ne sais pas combien de temps il faut pour qu'une façon de faire devienne une habitude. Chacune d'elles me fait peur, comme si elle me faisaient vieillir plus vite, comme si elles décidaient à ma place. J'ai l'impression de vivre plus quand je modifie des éléments de ma vie quotidienne. Changer d'itinéraire pour aller travailler, ne pas toujours prendre le même bus, rompre avec le cérémonial du matin. Des riens qui me rendent plus léger. Je ne l'entends pas arriver. Elle me regarde. Aucun étonnement sur son visage. Elle me sourit. Je lis sur ses lèvres qu'elle me dit bonjour. Comme s'il était curieux qu'une femme m'adresse la parole, les oreilles envahies par une mélodie de SFO, je bredouille un truc du genre "Merjour". J'espère qu'elle n'a rien entendu. Elle prend place sur le banc de métal qui se trouve dans le coin de l'abri et consulte son portable. Elle ne me regarde plus. J'ai quitté son esprit. Je ne sais pas pourquoi cela semble avoir de l'importance."

" Ce dont je suis sûr, c’est que ce ne fut pas un coup de foudre. Même au loin, je n’aurais pas pu distinguer le moindre nuage noir annonciateur d’un orage. J’étais à l’abri, le cœur surmonté d’un paratonnerre. Mais l’on ne peut se prémunir de tout si ce n’est en arrêtant de vivre. Je ne sais pas à quel moment je suis passé de l’indifférence à un commencement d’intérêt. De nombreuses femmes avaient éveillé mon intérêt, l’espace d’une seconde, le temps de les croiser, de les apercevoir, d’imaginer je ne sais quoi. Si, je sais ce que j’imaginais. C’était de l’instantané, du furtif, comme un fantasme précoce que je ne prenais pas la peine de formuler. C’était un peu comme dans les restaurants chinois, dans mon cerveau reptilien à un numéro correspondait un fantasme. Je n’avais pas le temps d’en voir les premières images que déjà il disparaissait. Des chiffres me faisaient bander mais le reflux était rapide "


lundi 8 octobre 2012

A autre chose (10)

« Le jour où nous nous sommes rencontrés pour la première fois, je crois que nous ne nous sommes pas vu. Je n’ai plus qu’un vague souvenir de cette rencontre. Nous étions trop nombreux. Les visages défilaient. Les regards allaient dans tous les sens, sans rien retenir. Comme un tableau dont l’auteur aurait omis les détails, les caractères pour ne rendre qu’une sorte de désordre, d’agitation qui n’aurait pas permis à la curiosité de se satisfaire. Une bande-annonce qui n’aurait pas donné envie d’aller voir le film. Et puis le calme est revenu. J’ai beau creuser, feuilleter l’album de cette journée, elle n’y figure pas. Ensuite, c’est plutôt vague. Nous avons bien fini par nous retrouver l’un en face de l’autre, au moins pour nous permettre de se faire une idée.  » 

Ses doigts quittent le clavier. Ce n'est pas ce qu'il voulait écrire. Il efface. Les mots quittent l'écran. Place nette. Il se souvient avoir vu des manuscrits d'écrivains. Chaque page contenait des ratures. Des traits horizontaux pour les mots ou les lignes, des traits diagonaux pour les paragraphes. Parfois des phrases qui n'allaient pas jusqu'au point. Mais quelque soit le sort qui leur était réservé, rayés, raturés, les mots demeuraient et pouvaient être lus. Ainsi pouvaient-ils garder l'espoir d'être choisis un peu plus tard, plus loin et pourquoi pas dans un autre livre. Même abandonnés, les mots restaient ceux de l'écrivain.
Il reprit.     

"Comme souvent, ce matin là j'attendais le bus. J'étais seul dans l'abri. J'ai à de nombreuses reprises constaté qu'en ce lieu je ne suis à l'abri de rien, ni des intempéries ni des autres. Aux premières heures du jour, je n'aime pas les autres, tous ces inconnus qui pour quelques secondes ou quelques minutes traversent ma vie, entrent dans mon champ de vision, viennent perturber mon odorat, parlent de tout et de rien. Par tous les moyens, je m'isole. J'entre dans mes pensées, j'abandonne mon corps qui devient autonome, libre de réagir comme bon lui semble dès l'instant où il me laisse en paix. C'est du moins ce à quoi j'aimerais parvenir. Il y a toujours des trous dans la défense."  


vendredi 5 octobre 2012

A autre chose (9)

Toujours le dos au mur, il reste dans le vague. Il sait qu’il devra partir, quitter cet endroit. Il le fera demain matin. Il a à la fois envie d’oublier et de se souvenir. L’idée lui vient d’écrire, de raconter. Ce serait bien sûr sa version. Ce sera peut-être un moyen de mettre un point au bout de la ligne, de consigner ce passage de sa vie et de le ranger ou de le détruire. Il se donne jusqu’aux premières lueurs du prochain jour pour trouver les mots. Ce qu’il aimerait, c’est que chaque souvenir une fois écrit quitte sa mémoire. Une sorte de couper/coller, un transfert d’un disque dur à un autre.
Il pose le portable sur ses genoux. Il regarde l’écran s’illuminer. Les lettres blanches se détachent sur les touches. Le sablier s’agite. Ce sont des secondes qui ne servent à rien. C’est à peine si elles existent. Il ne fait rien pour les retenir. Elles disparaîtront. Peut-être qu’un jour, comme des petites bulles, viendront-elles se mêler à l’air de la surface. Comment savoir ce qui restera. Il est possible que chaque seconde passée soit stockée quelque part à la disposition de son propriétaire. Il suffirait de demander pour qu’elle nous revienne en mémoire. Il pourrait faire le tri dans toutes ces secondes et offrir les plus belles à celle qu’il aime. Il se souvient de cette phrase prononcée par un jésuite qui avait donné son temps « Tout ce qui n’est pas donné est perdu ».
Il pose ses doigts sur les touches. « Je… ». Il regarde les deux lettres. Il est peu de chose. Il n’a jamais rien écrit. Du moins rien qui de près ou de loin pourrait être lui. Sans se l’avouer, il aimerait donner un certain style à ce qu’il va tenter d’écrire. Il sourit comme si il voulait se persuader qu’il n’est pas dupe de cette dérisoire ambition. Doit-il débuter par ce « je ». Il est vrai que c’est sa version d’une histoire. Pourtant, commencer ainsi ne lui ressemble pas. L’expression poser le décor s’applique bien à lui, à sa vie. Avant de commencer, comme un oiseau construit son nid,  il a besoin de s’entourer de mots quitte parfois à oublier ce qu’il doit déposer dans le nid. Il préfère les caresses, des lèvres qui se posent sur une épaule, une main qui parcourt un corps.
Il fait disparaître le j et le e. Patient, le curseur clignote. Il connait l’histoire mais cherche les mots. Il lui faut écrire ce qu’il n’a jamais dit. Comme toujours, il hésite. Les histoires d’amour n’ont besoin de rien si ce n’est d’être vécu. Les mots sont comme des bijoux de pacotille, des morceaux de rubans roses qui flottent dans la niaiserie ambiante, des écorchures, des miroirs dans lesquels on ne reconnait rien. Même si il sait qu’il lui suffira d’appuyer sur « suppr » pour que tout disparaisse. « Le jour où nous nous sommes rencontrés pour la première fois… »

jeudi 4 octobre 2012

A autre chose (8)


Il se souvient avoir lu que les étoiles en fin de vie se contractaient jusqu’à devenir un point minuscule dans l’espace, concentraient leur énergie avant d’exploser et de disparaître. Il se sentait ainsi, comme si toutes ses terminaisons nerveuses,  comme si les milliards de cellules dont il était composé, comme si sa mémoire, comme si son passé, comme si tous ses désirs rejoignaient seconde après seconde le creux de cette main. Sa chair et son sang étaient attirés, comme aspirés en cet endroit. Il n’était plus que ces quelques grammes à la merci de ces doigts qu’il sentait. Ses veines lui donnaient l’impression de vibrer comme des cordes. Il devinait son regard. Elle déposait ses lèvres sur sa peau. Leurs chaleurs se mêlaient.
Il ressentait parfois une peur. Cette peur de sombrer, de ne plus avoir prise. C’était comme si, attiré, il pénétrait dans une pièce plongée dans le noir avec la peur que la porte ne se referme dans son dos. Peut-être le devinait-elle. Elle le guidait pas à pas, lui laissant jusqu’au dernier moment la possibilité de repasser le seuil. Ces relents de morale, de conscience, quelque soit leur origine, n’étaient jamais assez puissants pour qu’il renonce. Il vivait la puissance de l'instant. Il était un instant qui se prolongeait, se dilatait. Il n'existait pas d'instrument qui aurait pu mesurer l'intensité. Il disparaissait de la surface de la terre. Ce qui l'entravait semblait avoir désserré  l'étau, ou avait peut-être  même quitté son esprit. Il lui était arrivé de pleurer.
Il relève la tête. Une tourterelle s’est posée sur le rebord de la fenêtre. D’un œil qui semble sans expression, elle le fixe. Ses plumes varient du blanc au gris. Un geste de la main, un mouvement et elle prendrait son envol. Il s’est souvent demandé pourquoi les oiseaux décident de voler, de déployer leurs ailes pour aller se poser ailleurs et recommencer ainsi à longueur de journée. Et puis un jour, sans force, malades, incapables de prendre les airs, ils renoncent à tout et se laissant mourir dans l’apparente indifférence de leurs congénères.