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dimanche 4 décembre 2016

Ma grand-mère (3)

Dès l'impulsion, j'ai su que c'était le bon. Le bon bond. Effaçant l'obstacle, l'espace d'un instant, c'est du moins le souvenir que j'en ai, je me retrouvais au-dessus de l'édredon. L'instant parfait. Le plaisir d'une première fois. Cette sensation d'être unique, inatteignable, grandiose. Comme la première fois où dans le regard d'une jeune fille pas trop regardante j'avais discerné une lueur de plaisir. J'étais le roi du monde. J'allais toutes les faire hurler. Elles me diraient toutes encore. Je dus pourtant me rendre à l'évidence que cette lueur devait beaucoup au hasard. De nombreuses rencontres se produisirent avant que je ne puisse renouveler ce qui manifestement relevait encore de l'exploit.
C'est ainsi que je finis par retomber au milieu de l'édredon. Je m'y enfonçais profondément. Comme la bouche molle d'un monstre marin à l'affût, les bords se rabattirent pour m’engloutir. Je disparaissais dans l'épaisseur d'un autre univers. De là, je pouvais voir le haut de l'armoire, l'endroit où ma grand-mère rangeait les draps. Ils me faisaient l'effet de n'avoir jamais servi. D'un blanc crémeux, repassés et pliés avec un soin extrême, ils paraissaient tout droit sorti d'une vitrine. Des lingots de textile. Constitués d'arrondis, ils étaient rangés par trois. On les devinait lourds et épais. Je ne pouvais encore que les atteindre des yeux. Je voyais parfois ma grand-mère s'en saisir. Avec soin et comme avec respect, elle glissait une main sous celui se trouvant en haut de la pile et posait l'autre sur le dessus. Elle l'extrayait ensuite de l'armoire. Ainsi plié, il représentait à mes yeux une certaine forme de perfection. C'était toujours avec un léger dépit que je le voyais être déplié, perdre de sa superbe. Recouvrant le matelas, des corps allaient se frotter contre lui, le froisser, le salir. Et je n'avais pas encore découvert tout ce qu'il était possible de faire dans un lit. 

vendredi 25 novembre 2016

Ma grand-mère (2)

Je n'aurais pas imaginé que des draps puissent avoir une histoire. Mon monde n'existait pas. J'étais le seul à le parcourir. Hésitant et peuplé d'éphémères, il échappait à toute description. J'aurais aimé le raconter, y inviter cette femme qui me prodiguait tant de douceur. Je ressentais parfois cette impression que dans mon regard elle en discernait les contours, peut-être même la profondeur d'où j'aurais pu lui tendre la main. A part mon nounours, les objets demeuraient figés dans leur fonction.
- C'est ma maman qui m'a donné ces draps. Tu ne l'as pas connue.
Je ne pouvais concevoir que ma grand-mère ait eu une mère. Comme si le monde était né avec elle. Comme si l'horizon pouvait être à portée de main. Ceux que j'aimais ne pouvaient qu'être proches.
- Et ma maman, elle m'en donnera des draps?
Elle me regarda en souriant. Sa main me caressa la joue. J'avais déjà remarqué qu'elle ne répondait pas toujours à mes interrogations. Du moins, pas avec des mots.
La première fois que j'avais vu ces draps, ils se trouvaient dans une armoire. Une de ces armoires qui écrasaient l'espace, comme omnipotente et méprisante. Elles semblaient régner. Elles m'intimidaient. La plupart du temps, elles se trouvaient dans une chambre. Dans le prolongement d'un lit surmonté d'un énorme édredon. Sur tout les lits reposait un édredon. Une sorte d'énorme berlingot qui chaque matin, à coup de grosse claque, était remis en forme. Mon édredon (j'aimais chanter "Mon édredon a un gros bedon"), celui qui trônait sur mon lit, était tout à la fois devenu un de mes terrains de jeu et un défi. Chaque soir, pieds nus, après avoir enfilé mon pyjama, je prenais mon élan depuis le bout du couloir. Contrairement à chez moi, chez ma grand-mère il n'était pas interdit de courir. L'objectif était d'arriver au maximum de ma vitesse au pied du lit afin de retomber du plus haut possible sur l'édredon. Ce serait un succès si je parvenais à m'écraser en son milieu. Les premières tentatives furent des échecs parfois douloureux. Mauvaise appréciation des distances, impulsion hésitante, technique de réception approximative. Et puis un soir, tel un Bob Beamon de la literie, je réussis le saut parfait.   

mardi 22 novembre 2016

Ma grand-mère (1)

Je me souviens de mes vacances en Bretagne quand j'étais petit. Vraiment petit. Autant dire tout petit. René Coty était président. C'est dire. Je ne l'ai pas connu personnellement mais je ne crois pas que sa femme ait été chanteuse. Un village de quelques centaines d'âmes était mon lieu de villégiature. Un extrait de ruralité catholique dont les activités étaient rythmées par le son des cloches qui parvenait jusqu'aux hameaux dont personne ne se souvenait de l'existence. L’âpreté terrienne, bénite des prélats se prélassant, régnait sur une immobilité parsemée de renoncements. La messe du dimanche les voyait tous, comme un chapelet de viande rance, entrer un à un dans l'église. C'était encore un temps où le dimanche avait ses habits. Les femmes, à petits pas pressés, surmontées d'une coiffe, comme le signe d'une féminité prédestinée et insatisfaite, laissaient leur robe retenir les regards traversés de regrets. Les hommes, avant de pénétrer dans l'allée, encore traversée du parfum de l'encens de l'office du petit matin, se regroupaient et, les mains dans les poches de costumes étriqués, semblaient se parler. Ce monde m'était étranger, lointain et incompréhensible. Seule ma grand-mère partageait mon monde. Elle me souriait en me disant "t'en fais un sacré gamin". Avec elle, j'occupais une place, j'existais dans cette contrée d'où la tendresse avait fui. Elle n’emmenait parfois au lavoir qui se situait à la sortie du village. Nous y rejoignions d'autres femmes déjà affairées. Cette activité faite d'éclaboussures, de claquements, de frottements, de bouillonnements, d'apostrophes et de confidences, d'éclats et de connivences me laissait coi. Je regardais ces femmes plonger leurs mains dans l'eau, parsemée de bulles, qui peu à peu devenait bleue. Je devinais et enviais leur puissance, celle de leurs gestes, celle de leur envie que prolongeait le ruissellement. Je me souviens de cette fois où ma grand-mère avait transporté des draps jusqu'au lavoir. Ces draps épais et rêches qui traversaient les héritages vous assuraient un gommage des fesses tout au long de l'année. Le tissu d'une blancheur crème imprégnée de secrets flottait sur la surface colorée. Ce jour là, alors que l'après-midi s'achevait dans la fraîcheur, je restais seul au bord du lavoir avec ma grand-mère qui essorait le dernier drap. Profitant peut-être de mon innocente candeur, elle me raconta l'histoire de ces draps.