jeudi 30 janvier 2014
Skippy
Les sujets abordés lors de conversations à bâton rompu peuvent paraître incongrus si on les rapproche du lieu où ils ont été débattus. C'est ainsi que l'autre jour, je ne sais par l'enchaînement de quelle association d'idées, un collègue, s'étant introduit dans notre bureau, ( nous sommes trois, deux femmes et un homme) en vint à parler de lingerie. D'un tempérament moqueur, il affirma que j'étais plutôt du genre à mettre des slips, de surcroît kangourou. A cette occasion, j'ai passé en revue ce qu'avaient été mes pratiques en matière de sous-vêtements. Comme beaucoup j'ai commencé par la couche. Ensuite, pendant de nombreuses années, j'ai enfilé le slip. Pour être plus précis, pendant les premières années, je fus aidé par ma mère qui était en quelque sorte mon assistante enfilage. Il faut croire que cette action ne nous est pas naturelle. Si slip il y avait, il n'a jamais été kangourou. D'une part parce que je ne connais personne qui un jour ait utilisé la poche et d'autre part en raison du fait que cet accessoire vestimentaire était utilisé par mon père, à qui je n'ai jamais posé de question à propos de l'utilisation de la dite poche. Quand je traversais le jardin les jours de lessive, je pouvais voir sécher les slips de mon père. Ils me semblaient tellement impressionnant que je me disais que quoi que je fasse je ne parviendrais jamais à en remplir un de cette taille. J'ai dû en garder un complexe qui explique pourquoi je ne suis jamais passé par la case kangourou. Passées l'adolescence et les turpitudes qui s'y rattachent, je suis passé au caleçon. Ce passage a été bref. L'amplitude du balancement était à mon goût trop importante et nuisait au confort de l'ensemble. Après quelques expériences extrêmes, j'ai adopté le boxer qui allie dynamisme, modernité, affirmation du contenu et confort. Si je sais qu'un jour je repasserai par l'étape couche, il est hors de question qu'il en soit de même pour le slip, quand bien même je ne serai plus en mesure d'enfiler quoi que ce soit.
mardi 28 janvier 2014
Au pied
Ce
matin, à l’issue
de quelques secondes de réflexion, j’ai décidé de changer de
chaussettes. Je n’ai jamais fait mien le principe selon lequel il faut
chaque jour changer de chaussettes même si j’éprouve toujours beaucoup
de plaisir à enfiler une chaussette propre. Pour ce faire je me suis dirigé vers
le tiroir à chaussettes que j’ai ouvert. A chaque fois l’émotion
m’étreint. L’univers de la chaussette est cruel. L’orpheline, parfois
roulée en boule, y côtoie la trouée qui sait que plus
aucun orteil ne viendra agrandir son trou. Et puis, être chaussette est une fonction ingrate. Confinée et sous pression dans une atmosphère humide en un lieu où les effluves s'incrustent, la chaussette est rejetée sans ménagement le soir venu. Par un pied négligent et ingrat, elle est parfois repoussée sous le lit où elle finit par être cernée par les moutons. J'ai regardé toute ces chaussettes tapie dans l'ombre. Quelle paire allais-je choisir? Compassion, solidarité, culpabilité, allez savoir pour quelle raison, j'ai choisi des chaussettes dépareillées. La prochaine fois, je vous parle de mes slips.
jeudi 23 janvier 2014
Si près
T'ai-je regardé une dernière fois
Avant que je ne devine le froid
Ai-je entendu ton dernier mot
Avant d'être emporté par le flot
Ai-je senti ton dernier souffle
Ai-je vécu cette dernière seconde
Avant que l'ombre ne gronde
Comment aurais-je su que c'était toi
Que le temps deviendrait un poids
Comment savoir qu'il ne serait plus temps
Que ton sourire se perdrait dans le fracas du vent
Que nous allions nous perdre de vie
Que tout s'arrêterait dans ce bruit
Tout a commencé une nuit sur un trottoir
Cette nuit qui me fit croire
Rien ne serait plus fort que cette nuit
Que traversa ton premier cri
Il me suffisait de te regarder
Aucun doute tu étais née
Dans mon dos le hall était éclairé
J'étais porté vers l'agitation de la ville
Vers le mouvement qui vibrait comme un fil
Enfin j'étais heureux d'être au monde, d'être moi
J'offrais aux autres le sourire de mon émoi
Comme pour prolonger l'instant, le temps attendait
Je ne vivais pas plus loin que toi qui étais si près
Avant que je ne devine le froid
Ai-je entendu ton dernier mot
Avant d'être emporté par le flot
Ai-je senti ton dernier souffle
Ai-je vécu cette dernière seconde
Avant que l'ombre ne gronde
Comment aurais-je su que c'était toi
Que le temps deviendrait un poids
Comment savoir qu'il ne serait plus temps
Que ton sourire se perdrait dans le fracas du vent
Que nous allions nous perdre de vie
Que tout s'arrêterait dans ce bruit
Tout a commencé une nuit sur un trottoir
Cette nuit qui me fit croire
Rien ne serait plus fort que cette nuit
Que traversa ton premier cri
Il me suffisait de te regarder
Aucun doute tu étais née
Dans mon dos le hall était éclairé
J'étais porté vers l'agitation de la ville
Vers le mouvement qui vibrait comme un fil
Enfin j'étais heureux d'être au monde, d'être moi
J'offrais aux autres le sourire de mon émoi
Comme pour prolonger l'instant, le temps attendait
Je ne vivais pas plus loin que toi qui étais si près
Près de chez moi
Ce matin, je me suis levé. Il en va ainsi chaque matin. C'est le côté inéluctable de l'habitude. Sans que cela soit formulé, si ce matin je me suis levé, c'était dans la perspective d'aller travailler. Après l'enchaînement des gestes habituels, sorte de "fractalité" du quotidien, je me suis retrouvé dans l'arrêt de bus. Cette expression "se retrouver dans l'arrêt du bus" m'évoque un je ne sais quoi sans que je sois capable de le formuler. Je suis donc monté dans le bus, puis j'ai pris le métro. Jusqu'à ce moment rien n'annonçait une éventuelle rupture de cette routine matinale. Comme chaque matin, il était implicitement prévu que je descende à la station "avenue de Caen". La rame s'est arrêté. Les portes se sont ouvertes. Il ne me restait plus qu'à descendre. Je dois avouer que j'ai hésité mais je n'ai pas bougé. J'ai regardé les portes se refermer. A l'instant où la rame a repris sa marche en avant, je me suis senti libre. J'ai laissé défiler les stations. Une voix m'a indiqué que j'étais arrivé au terminus. Autrement dit, en bout de ligne. Je l'ai reprise dans l'autre sens. Est-ce ce que l'on appelle le bon sens?
mardi 21 janvier 2014
dimanche 12 janvier 2014
Amarres
Il faut que je te laisse
mais rien ne presse
Encore une caresse
Faut-il que cela cesse
J'écoute English rose
Les gouttes se posent
Et glissent sur la vitre
L'écume s'accroche
Aux vagues sans titre
Comme une encoche
Le vent efface l'horizon
Le temps avait raison
Il a eu raison de nous
Nous avons été fous
Fous de croire à l'amour
Cette puissance futile
Retrouvons nous à l'asile
mais rien ne presse
Encore une caresse
Faut-il que cela cesse
J'écoute English rose
Les gouttes se posent
Et glissent sur la vitre
L'écume s'accroche
Aux vagues sans titre
Comme une encoche
Le vent efface l'horizon
Le temps avait raison
Il a eu raison de nous
Nous avons été fous
Fous de croire à l'amour
Cette puissance futile
Retrouvons nous à l'asile
vendredi 10 janvier 2014
Préhystérique
Pour
lui en mettre plein la bouche
Je me suis glissé dans sa couche
Entre ses lèvres rutilantes et avides
Vite je m’immisce mais pas trop rapide
Comme un foutu lascar à Lascaux
Qui trace la tribu des taureaux
A petits pas je m’enfonce dans la grotte
Je tourne autour et je frôle la glotte
Déjà à l’étroit je sens les parois
Irai-je plus loin que la dernière fois ?
A la découpe
Le
matin d’un amour morcelé
Poupée découpée sur le sol gelé
Émerge de ma rage tes membres épars
Pourquoi petite étais-tu sur le départ ?
Encore une fois tu allais t’enfuir nulle part
Alors que nous étions bien quelque part
Tu ne pourras plus me prendre dans tes bras
Même pour moi tu ne feras plus le grand écart
Les larmes ont disparu de ton regard vide
Maintenant et pour toujours tu seras frigide
Maintenant et pour toujours tu ne pourras plus courir
Maintenant et pour toujours seul de nous deux je vais jouir
dimanche 29 décembre 2013
De mots en enfer
Avant de faire une croix
J'ai tiré les mots à moi
Couverture imprimée
J'ai mis ces mots à mal
Les phrases ont coulé
Comme en cavale
Dans mes veines mot à mot
Elles m'ont pris au mot
Arrivé en bout de ligne
Il m'en fallait une autre
Prêt à donner mon signe
Pour rester en suspension
Et vibrer au son des accords
Je lisais sans cesse
Dans tous les sens
Même un extrait
Pour en sentir l'essence
Ignorant les avertissements
L'ivresse était sans prologue
Rejeté par un vague épilogue
J'échouais sur la plage blanche
J'ai tiré les mots à moi
Couverture imprimée
J'ai mis ces mots à mal
Les phrases ont coulé
Comme en cavale
Dans mes veines mot à mot
Elles m'ont pris au mot
Arrivé en bout de ligne
Il m'en fallait une autre
Prêt à donner mon signe
Pour rester en suspension
Et vibrer au son des accords
Je lisais sans cesse
Dans tous les sens
Même un extrait
Pour en sentir l'essence
Ignorant les avertissements
L'ivresse était sans prologue
Rejeté par un vague épilogue
J'échouais sur la plage blanche
vendredi 27 décembre 2013
Peut-être
Née d'un matin comme
une merveille
D’un souffle entre
mes lèvres en éveil
Je lui glissais les
mots à l’oreille
Ces mots rencontrés
dans mon sommeil
Dans les pâleurs du jour elle veille
lundi 9 décembre 2013
Près d'ici
Il se souvient du jour d’avant
Peut-être un jour en passant
Ce n’était alors qu’un autre jour
Un de ces jours sans détour
Un de ces jours que l’on ne
retient pas
Comme son sourire, le soleil était
là
Il sentait les rayons sur sa peau
Le temps s'écoulait comme de l'eau
Son amour se noyait dans ses yeux bleus
Il suffisait de si peu pour qu'il soit heureux
Elle parlait, se moquait de ses goût musicaux
Il se souvient de chacun de ses mots
La légèreté du temps, la lenteur des heures
Il aurait pu croire la vie sans heurt.
La légèreté du temps, la lenteur des heures
Il aurait pu croire la vie sans heurt.
jeudi 5 décembre 2013
jeudi 28 novembre 2013
L'embouchure
L'embouchure
Dans toutes les rues du port
Qui descendent tout au bord
Des quais jusqu’à
l’embouchure
Comme la dernière écorchure
Des focs jusqu’à l’écoutille
Comme un fruit se fendille
C’est en bas que ça grésille
C’est en bas que ça résille
Hissent les mats de la
flottille
Au rythme des vagues
frétillent
Voilà qu’apparaissent les
quilles
Qui font vibrer les jupes
des filles
L’eau ruisselle sur les
coques
Les capitaines dansent sur
les docks
Et l’on entend chanter
jusqu’en bas
« Mélissa mets lui donc
ça, Mélissa mets lui donc ça »
mercredi 20 novembre 2013
Etude (1, 2, 3, 4, 5)
1) Lui
J'ai relevé la tête et je l'ai vu tomber. Ou plus précisément, il a disparu de mon champ de vision. Mais cela s'est passé si rapidement, en une fraction de seconde, que seule une chute pouvait expliquer cette soudaineté. Jusqu'à ce moment, il ne s'était rien passé. Rien qui puisse justifier que je prenne du temps pour le raconter. Je n'aime pas relater le rien. Ce n'est ni une posture, ni un principe. J'ai déjà tenté l'expérience mais je n'en ai pas tiré toute la satisfaction que j'en espérais. J'étais parti du principe que toute vie est passionnante si l'on prend un tant soit peu le temps de s'y intéresser. J'ai choisi ma vie. Non pas tant parce que c'était la mienne mais plutôt parce qu'elle m'était plus familière que toute autre. Comme je ne voulais pas écrire un roman, j'ai décidé de décrire par le détail un jour de ma vie. Il fallait que ce soit un jour de la semaine plutôt neutre. Le week-end était souvent chargé en évènements. Le lundi était trop marqué en tant que premier jour de la semaine. Le vendredi était trop influencé par le samedi. Il restait donc trois jours. Mon choix se porta sur le mardi. J'appréciais sa relative neutralité. Il était principalement et généralement constitué de riens. C'était le jour de la banalité. Le mardi choisi, je le vécu pleinement, avec attention, minute par minute afin que ma mémoire puisse le lendemain me rapporter tous mes faits et gestes. Et j'ai passé mon mercredi à décrire mon mardi. Pas tout à fait. Arrivé mercredi minuit, je n'avais pas fini de raconter mon mardi. Alors, j'ai laissé tomber.
J'ai donc supposé qu'il était tombé. Disons que j'avais de bonne raisons pour le croire. A cette époque, j'aimais observer les autres et plus particulièrement les passants qui, ensemble, formaient une foule. Je les regardais aller vers la gauche, vers la droite. Ils bifurquaient parfois pour changer de trottoir mais la plupart du temps ils suivaient une ligne droite. Cela donnait ainsi un mouvement régulier, une sorte de douceur ondulante. Et là, en un point précis, cette régularité à été comme contrariée. Le flot a hésité. Sans vouloir exagérer, je crois que la panique n'était pas loin. Des trajectoires ont été contraintes de s'écarter de leur ligne habituelle. C'est ainsi que certains passants n'ont eu d'autre choix que faire quelques pas sur la chaussée avant de pouvoir à nouveau marcher sur le trottoir. Mais ce fut l'histoire de quelques secondes au terme desquelles, comme si un coup de gomme avait fait disparaître une imperfection, il ne restait plus trace de l'incident. Ce ne fut pas pour me déplaire. J'aimais regarder ce mouvement vivant, cette densité qui ne permettait pas de discerner les individus. C'était une masse de couleur plutôt sombre, compacte qui emportait mes pensées. Je pensais retrouver ma tranquillité mais cet incident continuait de me trotter dans la tête.
Seul un évènement imprévu pouvait être la cause de cette chute car je restais persuadé que c'était une chute. Il est vrai que je n'avais pour ainsi dire rien vu. Je ne savais pas si c'était une femme ou un homme. J'ignorais si cet inconnu avait trébuché, s'il avait été bousculé, s'il avait été poussé volontairement. A bien y réfléchir, je dois me résoudre à avouer que je n'ai rien vu. Du moins pas au sens où on l'entend communément. Si je puis oser une comparaison, j'étais dans la position de l'astronome qui, étudiant la trajectoire de planètes, en déduit l'existence d'une nouvelle jusqu'à lors inconnue. La comparaison a ses limites dans la mesure où je ne peux pas prouver la réalité de cet incident par le calcul comme peut le faire l'astronome pour sa planète.
2) L'autre
Il était à la terrasse d’un café. Je devrais dire du café car c’était toujours la même. L’avais-je vu à cette terrasse un nombre de fois suffisant pour pouvoir utiliser le mot toujours. De mon point de vue, l’utilisation de ce terme se justifie à partir du moment où je suis dans l’incapacité de préciser le nombre de fois où je l’ai vu à cette terrasse, ce qui est le cas. Je peux dire que je l’y ai vu souvent. S’il n’est pas le seul habitué de cette terrasse, il se distingue de l’habitué lambda d’une part par son assiduité et d’autre part par sa capacité à être en terrasse quelque soit le temps. Une habitude. Depuis longtemps, et non depuis toujours, je me demande ce qu'est une habitude, ce qu'elle signifie. Nous ne pouvons leur échapper. Certaines d'entre elles sont comme des sillons qui marquent notre vie, comme des traits qui la dessinent. J'ai parfois cette impression déprimante que ma vie est une succession d'habitudes, collées les unes aux autres, sans le moindre espace entre elles pour y glisser un changement. Et puis d'autres fois, avec lâcheté, je me dis qu'elles donnent un sens à ma vie, qu'elles me ressemblent, qu'elles sont moi et que si je m'en débarrassais, je disparaîtrais avec elles. Il ne resterait qu'un vide, un terrain vague traversé par le vent.
J'avais l'habitude, en passant dans le salon, d'écarter un rideau d'une des fenêtres qui donnaient sur la rue. Je faisais ce geste sans y penser. Une sorte de rituel inoffensif. Ce matin là, la première fois que je l'ai vu, il faisait froid. Le ciel était calme. Le vent de la veille avait disparu. Plusieurs tables occupaient la terrasse. Plutôt que d'écrire que je le vis pour la première fois ce matin là, il serait plus juste de dire que c'était la première fois que je le remarquai. Chaque jour, mon cerveau prenait une photo de la terrasse qu'il rangeait ensuite dans une boîte. Et ce matin là, comme chaque matin, après l'impression du jour, mon cerveau a passé en revue et comparé les clichés pour remarquer qu'ils avaient un point commun et m'en informa. Ce point commun c'était lui. Ainsi identifié, il n'a pourtant pas retenu tout de suite mon attention. Comme si il avait fallu que je m'habitue à sa présence, qu'elle me devienne familière. J'ai commencé à m'intéresser à ce qui n'était au début qu'une présence, un point de repaire sans signification particulière.
3) Le vieux
"Le vide. Y plonger. Ne jamais en revenir. Se perdre dans sa profondeur. Oublier. Dès la première seconde. Avant que les regrets ne grondent. Avant que l'élan ne se dissipe. S'offrir à la fatigue. Née de l'amour qui m'irrigue. Ces sentiments m'intriguent. Ils persistent, résistent. L'onde se précipite. Comme si elle fuyait devant la peur. De quoi ai-je si peur? Je pense à la vie. Se laisser emporter. Les images traversent l'hésitation. Je regarde mes mains. Elles reposent sur l'accoudoir. Qui pourrait les croire vivantes? Elles ont laissé s'échapper l'avidité. Elles n'hésitent même plus."
Il est dans son fauteuil, face à la fenêtre. Au début, c'était un fauteuil parmi ceux qui occupaient le salon. Puis, le temps passant, il était devenu son fauteuil. C'était comme si, plus il vieillissait, plus lui et cet objet devenaient indissociables. A croire qu'il était devenu un élément de ce fauteuil. Du moins pour les autres. Sa gouvernante le déposaient toujours dans celui-là. A la réflexion, mais sans qu'il puisse le vérifier, il n'aurait peut-être plus supporté d'être installé dans un autre. Quand il regardait ses mains, il ne pouvait s'empêcher de voir ce fauteuil comme une planche, une planche que les derniers instants soulèveraient pour le faire glisser six pieds en aval. Cette perspective, cette certitude, ne semblait pas l'affecter. Il n'exprimait plus rien. Avec le temps, il avait réussi à faire admettre qu'il était sourd, ou du moins que l'état de son audition ne lui permettait pas de soutenir une conversation. Il affectionnait la vision silencieuse. Maintenant, il regardait. Il passait son temps à regarder. Rien de précis. Parfois, rien. Regarder était la dernière habitude dont il gardait la maîtrise. Regarder lui procurait une sensation de légèreté, comme un souffle se libérerait d'une chrysalide. Un papillon se souvient-il qu'il fut une larve? Une larve prête à dévorer ses congénères.
Ce matin, il attend. Il regarde l'une des fenêtres qui lui font face. Cela fait plusieurs matins qu'il l'a remarquée. Pas tant la fenêtre que ce qui s'y passe. Il ne saurait dire depuis combien de temps cela dure, ce qui n'a d'ailleurs aucune importance. De l'autre côté du trottoir s'élève un immeuble imposant composé, comme l'on dit, de pierres de taille. Ce détail lui donne toute la respectabilité dont on a voulu le parer. Il comporte six étages. Cette façade, qui seule s'offre à son regard, est percée de hautes fenêtres. Elles demeurent jusqu'au soir dans l'ombre du jour. Peut-être paraissent-elles plus claires l'été. Si l'on n'y prend garde, elles semblent identiques. Ce que dément une observation quotidienne.
4) Lui
J'ai ressenti cette tentation. J'aime être tenté. J'apprécie cette possibilité. Je ne veux pas en être délivré. Je n'ose pas à chaque fois. Ma vie est en partie une frustration. J'ai une réserve de tentation. Commune, la première tentation dont je me souviens fut sensuel. Comme une attraction. Une attirance imperceptible. Je me trouvais dans un cinéma. J'avais pris place dans un fauteuil. A cette époque, j'avais probablement un corps. Je ne sais pas quelle conscience j'en avais. Il ne m'a laissé aucun souvenir jusqu'à cette soirée. Il n'était une source de rien. Lorsque j'essaye de m'en souvenir, il n'évoque aucune sensation. Bien sûr, demeure les photos mais elles n'offrent à mon regard que deux dimensions. Lorsque je regarde les plus anciennes, elles ne représentent que ces instants qu'elles ont figés. Des instants sans épaisseur, sans odeur. Elles sont des points fixes, comme des impasses émotionnelles. Elles attestent de mon existence mais n'ont aucun sens. Elles sont peuplées d'êtres qui ne m'évoquent rien, dont la plus part sont probablement morts. Ils demeureront des instants en noir et blanc dont les regards ne laissent aucune ombre.
Peut-être était-ce la première fois que j'allais au cinéma. Je n'ai gardé que très peu de souvenir du film qui passait ce soir là. En revanche, j'ai un souvenir ébloui du hall d'entrée. Dans mon souvenir, en arc de cercle, il était haut, large, profond, le mur tapissé d'affiches annonçant les prochains films. L'éclairage ne laissait aucune zone d'ombre. Une fois les tickets en notre possession, nous nous sommes dirigés vers une des portes à battants.
5) L'autre
J'ai relevé la tête et je l'ai vu tomber. Ou plus précisément, il a disparu de mon champ de vision. Mais cela s'est passé si rapidement, en une fraction de seconde, que seule une chute pouvait expliquer cette soudaineté. Jusqu'à ce moment, il ne s'était rien passé. Rien qui puisse justifier que je prenne du temps pour le raconter. Je n'aime pas relater le rien. Ce n'est ni une posture, ni un principe. J'ai déjà tenté l'expérience mais je n'en ai pas tiré toute la satisfaction que j'en espérais. J'étais parti du principe que toute vie est passionnante si l'on prend un tant soit peu le temps de s'y intéresser. J'ai choisi ma vie. Non pas tant parce que c'était la mienne mais plutôt parce qu'elle m'était plus familière que toute autre. Comme je ne voulais pas écrire un roman, j'ai décidé de décrire par le détail un jour de ma vie. Il fallait que ce soit un jour de la semaine plutôt neutre. Le week-end était souvent chargé en évènements. Le lundi était trop marqué en tant que premier jour de la semaine. Le vendredi était trop influencé par le samedi. Il restait donc trois jours. Mon choix se porta sur le mardi. J'appréciais sa relative neutralité. Il était principalement et généralement constitué de riens. C'était le jour de la banalité. Le mardi choisi, je le vécu pleinement, avec attention, minute par minute afin que ma mémoire puisse le lendemain me rapporter tous mes faits et gestes. Et j'ai passé mon mercredi à décrire mon mardi. Pas tout à fait. Arrivé mercredi minuit, je n'avais pas fini de raconter mon mardi. Alors, j'ai laissé tomber.
J'ai donc supposé qu'il était tombé. Disons que j'avais de bonne raisons pour le croire. A cette époque, j'aimais observer les autres et plus particulièrement les passants qui, ensemble, formaient une foule. Je les regardais aller vers la gauche, vers la droite. Ils bifurquaient parfois pour changer de trottoir mais la plupart du temps ils suivaient une ligne droite. Cela donnait ainsi un mouvement régulier, une sorte de douceur ondulante. Et là, en un point précis, cette régularité à été comme contrariée. Le flot a hésité. Sans vouloir exagérer, je crois que la panique n'était pas loin. Des trajectoires ont été contraintes de s'écarter de leur ligne habituelle. C'est ainsi que certains passants n'ont eu d'autre choix que faire quelques pas sur la chaussée avant de pouvoir à nouveau marcher sur le trottoir. Mais ce fut l'histoire de quelques secondes au terme desquelles, comme si un coup de gomme avait fait disparaître une imperfection, il ne restait plus trace de l'incident. Ce ne fut pas pour me déplaire. J'aimais regarder ce mouvement vivant, cette densité qui ne permettait pas de discerner les individus. C'était une masse de couleur plutôt sombre, compacte qui emportait mes pensées. Je pensais retrouver ma tranquillité mais cet incident continuait de me trotter dans la tête.
Seul un évènement imprévu pouvait être la cause de cette chute car je restais persuadé que c'était une chute. Il est vrai que je n'avais pour ainsi dire rien vu. Je ne savais pas si c'était une femme ou un homme. J'ignorais si cet inconnu avait trébuché, s'il avait été bousculé, s'il avait été poussé volontairement. A bien y réfléchir, je dois me résoudre à avouer que je n'ai rien vu. Du moins pas au sens où on l'entend communément. Si je puis oser une comparaison, j'étais dans la position de l'astronome qui, étudiant la trajectoire de planètes, en déduit l'existence d'une nouvelle jusqu'à lors inconnue. La comparaison a ses limites dans la mesure où je ne peux pas prouver la réalité de cet incident par le calcul comme peut le faire l'astronome pour sa planète.
2) L'autre
Il était à la terrasse d’un café. Je devrais dire du café car c’était toujours la même. L’avais-je vu à cette terrasse un nombre de fois suffisant pour pouvoir utiliser le mot toujours. De mon point de vue, l’utilisation de ce terme se justifie à partir du moment où je suis dans l’incapacité de préciser le nombre de fois où je l’ai vu à cette terrasse, ce qui est le cas. Je peux dire que je l’y ai vu souvent. S’il n’est pas le seul habitué de cette terrasse, il se distingue de l’habitué lambda d’une part par son assiduité et d’autre part par sa capacité à être en terrasse quelque soit le temps. Une habitude. Depuis longtemps, et non depuis toujours, je me demande ce qu'est une habitude, ce qu'elle signifie. Nous ne pouvons leur échapper. Certaines d'entre elles sont comme des sillons qui marquent notre vie, comme des traits qui la dessinent. J'ai parfois cette impression déprimante que ma vie est une succession d'habitudes, collées les unes aux autres, sans le moindre espace entre elles pour y glisser un changement. Et puis d'autres fois, avec lâcheté, je me dis qu'elles donnent un sens à ma vie, qu'elles me ressemblent, qu'elles sont moi et que si je m'en débarrassais, je disparaîtrais avec elles. Il ne resterait qu'un vide, un terrain vague traversé par le vent.
J'avais l'habitude, en passant dans le salon, d'écarter un rideau d'une des fenêtres qui donnaient sur la rue. Je faisais ce geste sans y penser. Une sorte de rituel inoffensif. Ce matin là, la première fois que je l'ai vu, il faisait froid. Le ciel était calme. Le vent de la veille avait disparu. Plusieurs tables occupaient la terrasse. Plutôt que d'écrire que je le vis pour la première fois ce matin là, il serait plus juste de dire que c'était la première fois que je le remarquai. Chaque jour, mon cerveau prenait une photo de la terrasse qu'il rangeait ensuite dans une boîte. Et ce matin là, comme chaque matin, après l'impression du jour, mon cerveau a passé en revue et comparé les clichés pour remarquer qu'ils avaient un point commun et m'en informa. Ce point commun c'était lui. Ainsi identifié, il n'a pourtant pas retenu tout de suite mon attention. Comme si il avait fallu que je m'habitue à sa présence, qu'elle me devienne familière. J'ai commencé à m'intéresser à ce qui n'était au début qu'une présence, un point de repaire sans signification particulière.
3) Le vieux
"Le vide. Y plonger. Ne jamais en revenir. Se perdre dans sa profondeur. Oublier. Dès la première seconde. Avant que les regrets ne grondent. Avant que l'élan ne se dissipe. S'offrir à la fatigue. Née de l'amour qui m'irrigue. Ces sentiments m'intriguent. Ils persistent, résistent. L'onde se précipite. Comme si elle fuyait devant la peur. De quoi ai-je si peur? Je pense à la vie. Se laisser emporter. Les images traversent l'hésitation. Je regarde mes mains. Elles reposent sur l'accoudoir. Qui pourrait les croire vivantes? Elles ont laissé s'échapper l'avidité. Elles n'hésitent même plus."
Il est dans son fauteuil, face à la fenêtre. Au début, c'était un fauteuil parmi ceux qui occupaient le salon. Puis, le temps passant, il était devenu son fauteuil. C'était comme si, plus il vieillissait, plus lui et cet objet devenaient indissociables. A croire qu'il était devenu un élément de ce fauteuil. Du moins pour les autres. Sa gouvernante le déposaient toujours dans celui-là. A la réflexion, mais sans qu'il puisse le vérifier, il n'aurait peut-être plus supporté d'être installé dans un autre. Quand il regardait ses mains, il ne pouvait s'empêcher de voir ce fauteuil comme une planche, une planche que les derniers instants soulèveraient pour le faire glisser six pieds en aval. Cette perspective, cette certitude, ne semblait pas l'affecter. Il n'exprimait plus rien. Avec le temps, il avait réussi à faire admettre qu'il était sourd, ou du moins que l'état de son audition ne lui permettait pas de soutenir une conversation. Il affectionnait la vision silencieuse. Maintenant, il regardait. Il passait son temps à regarder. Rien de précis. Parfois, rien. Regarder était la dernière habitude dont il gardait la maîtrise. Regarder lui procurait une sensation de légèreté, comme un souffle se libérerait d'une chrysalide. Un papillon se souvient-il qu'il fut une larve? Une larve prête à dévorer ses congénères.
Ce matin, il attend. Il regarde l'une des fenêtres qui lui font face. Cela fait plusieurs matins qu'il l'a remarquée. Pas tant la fenêtre que ce qui s'y passe. Il ne saurait dire depuis combien de temps cela dure, ce qui n'a d'ailleurs aucune importance. De l'autre côté du trottoir s'élève un immeuble imposant composé, comme l'on dit, de pierres de taille. Ce détail lui donne toute la respectabilité dont on a voulu le parer. Il comporte six étages. Cette façade, qui seule s'offre à son regard, est percée de hautes fenêtres. Elles demeurent jusqu'au soir dans l'ombre du jour. Peut-être paraissent-elles plus claires l'été. Si l'on n'y prend garde, elles semblent identiques. Ce que dément une observation quotidienne.
4) Lui
J'ai ressenti cette tentation. J'aime être tenté. J'apprécie cette possibilité. Je ne veux pas en être délivré. Je n'ose pas à chaque fois. Ma vie est en partie une frustration. J'ai une réserve de tentation. Commune, la première tentation dont je me souviens fut sensuel. Comme une attraction. Une attirance imperceptible. Je me trouvais dans un cinéma. J'avais pris place dans un fauteuil. A cette époque, j'avais probablement un corps. Je ne sais pas quelle conscience j'en avais. Il ne m'a laissé aucun souvenir jusqu'à cette soirée. Il n'était une source de rien. Lorsque j'essaye de m'en souvenir, il n'évoque aucune sensation. Bien sûr, demeure les photos mais elles n'offrent à mon regard que deux dimensions. Lorsque je regarde les plus anciennes, elles ne représentent que ces instants qu'elles ont figés. Des instants sans épaisseur, sans odeur. Elles sont des points fixes, comme des impasses émotionnelles. Elles attestent de mon existence mais n'ont aucun sens. Elles sont peuplées d'êtres qui ne m'évoquent rien, dont la plus part sont probablement morts. Ils demeureront des instants en noir et blanc dont les regards ne laissent aucune ombre.
Peut-être était-ce la première fois que j'allais au cinéma. Je n'ai gardé que très peu de souvenir du film qui passait ce soir là. En revanche, j'ai un souvenir ébloui du hall d'entrée. Dans mon souvenir, en arc de cercle, il était haut, large, profond, le mur tapissé d'affiches annonçant les prochains films. L'éclairage ne laissait aucune zone d'ombre. Une fois les tickets en notre possession, nous nous sommes dirigés vers une des portes à battants.
5) L'autre
Quand le temps aura fini de passer, de quoi
nous souviendrons-nous ? Quand je marchais dans les rues l’esprit libre, j’aimais
regarder les visages des personnes que je croisais. J’étais plus attentif aux
visages des femmes même si les traits de certains hommes retenaient aussi mon
attention. Ces visages pouvaient m’avoir procuré un plaisir esthétique, avoir
provoqué l’envie de les regarder plus longtemps que l’instant d’un croisement. Mais
je remarquais que, appartenant à une femme ou à un homme, je ne gardais aucun
souvenir de ces visages. Je suis pourtant persuadé qu’il reste en moi quelque
chose de ces yeux qui m’ont regardé ou ignoré, de ces cheveux qui pouvaient évoquer
un autre souvenir, de cette harmonie qui crée l’unique. Lorsque les femmes
croisées étaient suffisamment espacées, je respirais leur parfum. Ma façon de
me comporter me mettait parfois mal à l’aise. C’était le cas lorsque je
découvrais un visage qui dans l’instant me fascinait. Je ne pouvais m’empêcher
de le regarder avec une intensité qui pouvait être ressenti comme une
intrusion. Je finissais par regarder ailleurs avec un sentiment de culpabilité.
Je n’étais pourtant qu’un photographe qui n’aurait pas pris de photos.
lundi 18 novembre 2013
Poème pour un anniversaire
Karen
De cette soirée tu es la reine
Il ne te manque que la traîne
Mais à la traîne jamais tu n’as été
Tout au plus n’es-tu jamais pressée
Toute petite déjà tu étais Yvan la
terrible
Dans tes yeux se reflétaient tes
cibles
Alors qu’impatient le temps, lui, a
passé
Toi, d’un simple et léger pas de côté
Tu l’as laissé passer et s’égarer
Le temps, tu l’as pris et mis de côté
Qu’as-tu à faire des années en somme
Tu n’es pas là pour en faire la somme
De compter ce n’est pas la peine
Pour les autres y’ en a plein la
benne
Mais toi fossettes et peau de bébé
T’es plus resplendissante qu’un
soleil d’été
Si tu n’as jamais été dans les temps
Celui des rides et des testaments
Tu as toujours été terre à terre
Celle des poireaux et des pommes de
terre
Avec lesquels tu vas sauver la
planète
Armée seulement de ta binette
Si longtemps avec Valérie tu as été
de la caisse
Jusqu’à ce que tu te demandes mais
qu’est-ce
Te rendant compte qu’à la CARSAT
Dans le désordre se cachaient les
tracas
Préventivement tous tu les quittas
Mais comme un chou sans crème
Tu te sentis seule quand même
Que restait-il si ce n’est l’amour
Celui après lequel toujours l’on
court
C’était fini, il n’était plus tout
là-bas
Enfin il était tout près, tout juste
là
Transportée de désir, toi, la jeune
fille accorte
D’un coup de talon tu ouvris les
portes
Et dans le temple pénétra l’avide
David
Qui habile de son sabre combla le
vide
Et plus tard, partage des eaux,
s'ouvrit le ciel
Dans lequel, angélique, apparut
Gabriel
C'est ainsi que tu en remis une
couche
Qu'à nouveau la cuillère alla à la
bouche
Tu étais à nouveau femme, au grand
dam De Tybald
Maintenant à quatre pour la balade
Peu t’importe le nombre de bougies
Puisqu’à chaque jour qui se présente
tu souris
dimanche 10 novembre 2013
Un jour
Au bout de l'allée il prend conscience que le temps a passé. Où est-il passé? Où sont tous ces jours? Il baisse les yeux. Sont-ils là, gravés dans le marbre, surface lisse sur laquelle glisse la lumière? Deux dates dorées ne se lassent de lui révéler, de lui extirper cette force qu'il grappille ici et là. Entre elles, le temps de la vie, le temps de ce qui fut une autre vie. Avec le vent de novembre, les feuilles se déposent au-delà de la route. Par touches, elles laissent apparaître le ciel. Il l'a laissée dans la terre. Cette sensation d'être prisonnier de la seconde d'après. Ou peut-être d'y revenir avec l'espoir qu'elle lui livrera un passage. Les jours l'entraînent, l'éloignent. Il a souvent fait semblant, même si il fallait se mentir. Il lui arrive de revenir, pour voir. Peut-être.
mercredi 6 novembre 2013
Etude (1, 2, 3, 4)
1) Lui
J'ai relevé la tête et je l'ai vu tomber. Ou plus précisément, il a disparu de mon champ de vision. Mais cela s'est passé si rapidement, en une fraction de seconde, que seule une chute pouvait expliquer cette soudaineté. Jusqu'à ce moment, il ne s'était rien passé. Rien qui puisse justifier que je prenne du temps pour le raconter. Je n'aime pas relater le rien. Ce n'est ni une posture, ni un principe. J'ai déjà tenté l'expérience mais je n'en ai pas tiré toute la satisfaction que j'en espérais. J'étais parti du principe que toute vie est passionnante si l'on prend un tant soit peu le temps de s'y intéresser. J'ai choisi ma vie. Non pas tant parce que c'était la mienne mais plutôt parce qu'elle m'était plus familière que toute autre. Comme je ne voulais pas écrire un roman, j'ai décidé de décrire par le détail un jour de ma vie. Il fallait que ce soit un jour de la semaine plutôt neutre. Le week-end était souvent chargé en évènements. Le lundi était trop marqué en tant que premier jour de la semaine. Le vendredi était trop influencé par le samedi. Il restait donc trois jours. Mon choix se porta sur le mardi. J'appréciais sa relative neutralité. Il était principalement et généralement constitué de riens. C'était le jour de la banalité. Le mardi choisi, je le vécu pleinement, avec attention, minute par minute afin que ma mémoire puisse le lendemain me rapporter tous mes faits et gestes. Et j'ai passé mon mercredi à décrire mon mardi. Pas tout à fait. Arrivé mercredi minuit, je n'avais pas fini de raconter mon mardi. Alors, j'ai laissé tomber.
J'ai donc supposé qu'il était tombé. Disons que j'avais de bonne raisons pour le croire. A cette époque, j'aimais observer les autres et plus particulièrement les passants qui, ensemble, formaient une foule. Je les regardais aller vers la gauche, vers la droite. Ils bifurquaient parfois pour changer de trottoir mais la plupart du temps ils suivaient une ligne droite. Cela donnait ainsi un mouvement régulier, une sorte de douceur ondulante. Et là, en un point précis, cette régularité à été comme contrariée. Le flot a hésité. Sans vouloir exagérer, je crois que la panique n'était pas loin. Des trajectoires ont été contraintes de s'écarter de leur ligne habituelle. C'est ainsi que certains passants n'ont eu d'autre choix que faire quelques pas sur la chaussée avant de pouvoir à nouveau marcher sur le trottoir. Mais ce fut l'histoire de quelques secondes au terme desquelles, comme si un coup de gomme avait fait disparaître une imperfection, il ne restait plus trace de l'incident. Ce ne fut pas pour me déplaire. J'aimais regarder ce mouvement vivant, cette densité qui ne permettait pas de discerner les individus. C'était une masse de couleur plutôt sombre, compacte qui emportait mes pensées. Je pensais retrouver ma tranquillité mais cet incident continuait de me trotter dans la tête.
Seul un évènement imprévu pouvait être la cause de cette chute car je restais persuadé que c'était une chute. Il est vrai que je n'avais pour ainsi dire rien vu. Je ne savais pas si c'était une femme ou un homme. J'ignorais si cet inconnu avait trébuché, s'il avait été bousculé, s'il avait été poussé volontairement. A bien y réfléchir, je dois me résoudre à avouer que je n'ai rien vu. Du moins pas au sens où on l'entend communément. Si je puis oser une comparaison, j'étais dans la position de l'astronome qui, étudiant la trajectoire de planètes, en déduit l'existence d'une nouvelle jusqu'à lors inconnue. La comparaison a ses limites dans la mesure où je ne peux pas prouver la réalité de cet incident par le calcul comme peut le faire l'astronome pour sa planète.
2) L'autre
Il était à la terrasse d’un café. Je devrais dire du café car c’était toujours la même. L’avais-je vu à cette terrasse un nombre de fois suffisant pour pouvoir utiliser le mot toujours. De mon point de vue, l’utilisation de ce terme se justifie à partir du moment où je suis dans l’incapacité de préciser le nombre de fois où je l’ai vu à cette terrasse, ce qui est le cas. Je peux dire que je l’y ai vu souvent. S’il n’est pas le seul habitué de cette terrasse, il se distingue de l’habitué lambda d’une part par son assiduité et d’autre part par sa capacité à être en terrasse quelque soit le temps. Une habitude. Depuis longtemps, et non depuis toujours, je me demande ce qu'est une habitude, ce qu'elle signifie. Nous ne pouvons leur échapper. Certaines d'entre elles sont comme des sillons qui marquent notre vie, comme des traits qui la dessinent. J'ai parfois cette impression déprimante que ma vie est une succession d'habitudes, collées les unes aux autres, sans le moindre espace entre elles pour y glisser un changement. Et puis d'autres fois, avec lâcheté, je me dis qu'elles donnent un sens à ma vie, qu'elles me ressemblent, qu'elles sont moi et que si je m'en débarrassais, je disparaîtrais avec elles. Il ne resterait qu'un vide, un terrain vague traversé par le vent.
J'avais l'habitude, en passant dans le salon, d'écarter un rideau d'une des fenêtres qui donnaient sur la rue. Je faisais ce geste sans y penser. Une sorte de rituel inoffensif. Ce matin là, la première fois que je l'ai vu, il faisait froid. Le ciel était calme. Le vent de la veille avait disparu. Plusieurs tables occupaient la terrasse. Plutôt que d'écrire que je le vis pour la première fois ce matin là, il serait plus juste de dire que c'était la première fois que je le remarquai. Chaque jour, mon cerveau prenait une photo de la terrasse qu'il rangeait ensuite dans une boîte. Et ce matin là, comme chaque matin, après l'impression du jour, mon cerveau a passé en revue et comparé les clichés pour remarquer qu'ils avaient un point commun et m'en informa. Ce point commun c'était lui. Ainsi identifié, il n'a pourtant pas retenu tout de suite mon attention. Comme si il avait fallu que je m'habitue à sa présence, qu'elle me devienne familière. J'ai commencé à m'intéresser à ce qui n'était au début qu'une présence, un point de repaire sans signification particulière.
3) Le vieux
"Le vide. Y plonger. Ne jamais en revenir. Se perdre dans sa profondeur. Oublier. Dès la première seconde. Avant que les regrets ne grondent. Avant que l'élan ne se dissipe. S'offrir à la fatigue. Née de l'amour qui m'irrigue. Ces sentiments m'intriguent. Ils persistent, résistent. L'onde se précipite. Comme si elle fuyait devant la peur. De quoi ai-je si peur? Je pense à la vie. Se laisser emporter. Les images traversent l'hésitation. Je regarde mes mains. Elles reposent sur l'accoudoir. Qui pourrait les croire vivantes? Elles ont laissé s'échapper l'avidité. Elles n'hésitent même plus."
Il est dans son fauteuil, face à la fenêtre. Au début, c'était un fauteuil parmi ceux qui occupaient le salon. Puis, le temps passant, il était devenu son fauteuil. C'était comme si, plus il vieillissait, plus lui et cet objet devenaient indissociables. A croire qu'il était devenu un élément de ce fauteuil. Du moins pour les autres. Sa gouvernante le déposaient toujours dans celui-là. A la réflexion, mais sans qu'il puisse le vérifier, il n'aurait peut-être plus supporté d'être installé dans un autre. Quand il regardait ses mains, il ne pouvait s'empêcher de voir ce fauteuil comme une planche, une planche que les derniers instants soulèveraient pour le faire glisser six pieds en aval. Cette perspective, cette certitude, ne semblait pas l'affecter. Il n'exprimait plus rien. Avec le temps, il avait réussi à faire admettre qu'il était sourd, ou du moins que l'état de son audition ne lui permettait pas de soutenir une conversation. Il affectionnait la vision silencieuse. Maintenant, il regardait. Il passait son temps à regarder. Rien de précis. Parfois, rien. Regarder était la dernière habitude dont il gardait la maîtrise. Regarder lui procurait une sensation de légèreté, comme un souffle se libérerait d'une chrysalide. Un papillon se souvient-il qu'il fut une larve? Une larve prête à dévorer ses congénères.
Ce matin, il attend. Il regarde l'une des fenêtres qui lui font face. Cela fait plusieurs matins qu'il l'a remarquée. Pas tant la fenêtre que ce qui s'y passe. Il ne saurait dire depuis combien de temps cela dure, ce qui n'a d'ailleurs aucune importance. De l'autre côté du trottoir s'élève un immeuble imposant composé, comme l'on dit, de pierres de taille. Ce détail lui donne toute la respectabilité dont on a voulu le parer. Il comporte six étages. Cette façade, qui seule s'offre à son regard, est percée de hautes fenêtres. Elles demeurent jusqu'au soir dans l'ombre du jour. Peut-être paraissent-elles plus claires l'été. Si l'on n'y prend garde, elles semblent identiques. Ce que dément une observation quotidienne.
4) Lui
J'ai ressenti cette tentation. J'aime être tenté. J'apprécie cette possibilité. Je ne veux pas en être délivré. Je n'ose pas à chaque fois. Ma vie est en partie une frustration. J'ai une réserve de tentation. Commune, la première tentation dont je me souviens fut sensuel. Comme une attraction. Une attirance imperceptible. Je me trouvais dans un cinéma. J'avais pris place dans un fauteuil. A cette époque, j'avais probablement un corps. Je ne sais pas quelle conscience j'en avais. Il ne m'a laissé aucun souvenir jusqu'à cette soirée. Il n'était une source de rien. Lorsque j'essaye de m'en souvenir, il n'évoque aucune sensation. Bien sûr, demeure les photos mais elles n'offrent à mon regard que deux dimensions. Lorsque je regarde les plus anciennes, elles ne représentent que ces instants qu'elles ont figés. Des instants sans épaisseur, sans odeur. Elles sont des points fixes, comme des impasses émotionnelles. Elles attestent de mon existence mais n'ont aucun sens. Elles sont peuplées d'êtres qui ne m'évoquent rien, dont la plus part sont probablement morts. Ils demeureront des instants en noir et blanc dont les regards ne laissent aucune ombre.
Peut-être était-ce la première fois que j'allais au cinéma. Je n'ai gardé que très peu de souvenir du film qui passait ce soir là. En revanche, j'ai un souvenir ébloui du hall d'entrée. Dans mon souvenir, en arc de cercle, il était haut, large, profond, le mur tapissé d'affiches annonçant les prochains films. L'éclairage ne laissait aucune zone d'ombre. Une fois les tickets en notre possession, nous nous sommes dirigés vers une des portes à battants.
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